Ceci est mon témoignage. Il est subjectif. Face au trauma qu’est la souffrance d’une famille confrontée à un suicide, je viens ici vous livrer mon expérience. Je remercie mes proches pour leur bienveillance et leur amour.

Témoignage: « Je m’apprêtais à passer une belle soirée vidéo avec ma fille de 14 ans qui tenait absolument à me faire découvrir une série qu’ elle a adoré: 13 reasons why.

13 reasons why, c’est la série controversée de Netflix où une adolescente se suicide après avoir laissé  13 cassettes, 13 raisons expliquant son geste.

Avant même la fin de du premier épisode, j’ai lâché un laconique: «  cette fille avait le choix… elle n’avait pas le droit de se suicider… » prenant ma fille à partie durement, estimant qu’on « adore pas un programme où le suicide est justifié 13 fois ».

Ma fille étant ultra sensible et moi étant hyper « cash » dans mes propos, tout cela s’est bien évidemment terminé dans les pleurs et les câlins partagés.

Il faut savoir aussi que dans la famille, on sait de quoi on parle. J’ai pour ma part vécu le suicide de mon père à 13 ans (ce chiffre 13…) Mon père avait 33 ans (l’âge du Christ?) et était né un 13 Septembre… Coïncidences?

Je ne crois pas aux coïncidences. Mais j’ai compris une chose hier soir, c’est qu’il était tellement dur pour ma fille de m’interroger sur l’acte traumatisant de son grand-père qu’elle n’a jamais connu, qu’elle a préféré me montrer une série où l’on parle du suicide.

Ce fut maladroit de sa part puisque cela m’a mise dans une rage noire, pensant qu’elle banalisait l’acte étant tellement habituée à voir de la violence à l’écran, alors qu’elle pensait juste « lancer la discussion ».

Ce fut maladroit de ma part car à l’idée d’une banalisation de l’acte et voulant protéger ma fille, j’ai volontairement critiqué très négativement la série.

Après les pleurs et les câlins, ma fille s’est endormie dans mes bras et j’ai commencé à ressasser.

Je me suis vue à son âge. J’ai 13 ans, je viens d’être élue déléguée de classe en 3ème et je m’apprête à prendre la parole ravie, sur l’estrade devant toute ma classe.

Soudain la directrice rentre et interrompt la classe: « Sophie, prenez vos affaires, votre famille vous attend en bas, vous ne reviendrez pas en cours aujourd’hui ».

Devant le ton sec et expéditif de cette femme pourtant pas si sévère que ça, je ne dis rien, prends mes affaires, descend les escaliers interminables et commence à pleurer… Je sentais qu’il s’était passé quelque de grave mais quoi??

Tout y passe en quelques secondes, tous les scénarios possibles et je me mets à pleurer…

S’en suit un quiproquo diabolique dont je me rappellerais toute ma vie:

Lorsque je vois ma mère et mon oncle à l’entrée du lycée, ils sont effondrés et je monte dans la voiture sans que personne ne s’adresse la parole. Je crois juste me rappeler avoir entendu: « … Il n’a pas souffert… » Mais qui?

Je n’ai visiblement pas les mêmes souvenirs que ma mère, qui après lecture de cet article m’affirme qu’elle m’a prévenue tout de suite. J’en conclus donc, que tétanisée par l’émotion, j’ai du zapper cet épisode.

Et là, tout s’emmêle dans mon esprit, je pense d’abord à mon chien Black, que j’adorais et puis très vite je me dis: Si je loupe ma consécration de déléguée de classe pour un chien, c’est visiblement que toute la famille a placé mon chien au rang de Dieu vivant… cette idée disparait donc aussi vite qu’elle m’est apparue! Deuxième possibilité, mon grand-père paternel…puisqu’il n’y a pas beaucoup de « il » dans la famille à qui je tienne éperdument et puis ce serait logique, même s’il était en parfaite santé et pas si vieux que ça à mes yeux. Je reste donc là dessus et j’attends notre arrivée dans un silence assourdissant.

Nous arrivons chez mon oncle et là, c’est le choc. Mes souvenirs sont flous mais j’ai le sentiment que toute la famille est là… y compris mon grand-père !!! L’ambiance est pesante et tout le monde me regarde.

Alors je fonce me réfugier dans la chambre de mes cousines qui m’apparaissent être les personnes les plus aptes à m’expliquer ce qui se passe. Lorsque la plus grande, qui a presque mon âge comprend que je ne sais vraiment pas ce qui se passe, prend les devants pour que les langues se délient (j’ai longtemps pensé que c’était la seule adulte de l’assemblée): elle me dit: « Mais c’est ton père… ton père est mort… »

Coup de massue. Comment est-ce possible? Il est jeune et c’était la dernière personne à qui je pensais. Habitant loin de nous (mes parents sont séparés), je ne fus pas étonnée de ne pas le voir chez mon oncle.

Ensuite tout va très vite. On guette mes attitudes, on chuchote, on pleure. Je prends ces regards comme de la pitié plus que de la compassion.

Je ne comprends pas tous ces non-dits. Tous ces silences. Je ne suis pas en porcelaine, j’avais droit à la vérité tout de suite.

L’explication est simple:

Ma mère et mon oncle avaient demandé à la directrice de ne rien me dire car ce n’était pas son rôle. Seulement, lorsqu’ils m’ont vue pleurer, ils ont pensé qu’elle avait parlé et du coup, en colère mais jugeant que l’annonce était faite, ne m’ont rien dit « parce que le mal était fait ».

J’attire votre attention sur l’importance de dire la vérité, et ce, même si cette vérité est redoutable.

Seulement, les adultes qui m’aimaient ont cru bien faire. Tout comme j’ai cru hier soir protéger ma fille alors que le résultat fut aussi désastreux que pour moi: elle a pleuré, et voir ma fille pleurer, cela est juste insupportable pour moi.

Conclusion: On croit bien faire pour protéger nos enfants et on tait les choses douloureuses. 

Ma fille avait envie de parler du suicide et j’ai agi aussi maladroitement que violemment. Je l’ai vue dans la même détresse que moi. J’étais devenue la même personne que je condamnais à 13 ans.

« Les adultes sont idiots, à taire la vérité; ils brisent leurs enfants »

Endosser le rôle de l’adulte coupable à mes yeux me glaça le sang.

Conseil: Avant de vous emporter, réfléchissez. Avant de vouloir atténuer la douleur, considérez qu’un adolescent est déjà assez intelligent pour comprendre et qu’il a le droit de savoir la vérité. Aucune famille n’est toute rose. Chaque famille a ses souffrances. La communication demeure l’arme absolue pour se construire et s’épanouir. Alors oui! Il faut parler du suicide à ses enfants. 

J’ai mis un temps fou à pardonner à mes proches, et ce, à cause d’un double silence.

Le premier, ne pas m’avoir expliqué les faits tout de suite.

Le deuxième, m’avoir caché la façon dont mon père s’est ôté la vie.

Ce deuxième silence fut terrible.

 A 13 ans, j’ai cru que mon père avait pris des médicaments et s’était endormi paisiblement. 

A 18 ans, j’ai appris « par hasard » que mon père s’était en fait pendu.

Le choc. Deuxième deuil à mettre en place. Cela prend des années.

Je n’en veux plus à personne parce qu’encore une fois, « on a cru bien faire »… C’est vrai, entre s’endormir et se pendre, il y a beaucoup de différence! Je suis sarcastique volontairement vous l’aurez compris.

J’espère que mon témoignage trouvera résonance pour qui a été confronté au suicide.

Je retiendrai une leçon de vie du drame qui m’a touché: Dire, c’est protéger. Parler, c’est thérapeutique. Aimer, c’est déceler les émois et les traiter.

Le prochain article aura pour titre: Le suicide: Acte lâche ou abandon de karma? Vaste programme.

Bien à vous. « 

Sophie Denis, en exclusivité pour le JDBN. A mes enfants adorés, Ilona et Brooke.

Rémy Denis 

Sophie Denis est la fondatrice du Journal des Bonnes Nouvelles.

Si vous le souhaitez, vous pouvez envoyer vos témoignages à ecrireaujdbn@gmail.com

crédit photo: © Sophie DENIS