Nous n’avons probablement jamais été aussi informés. Mais avons-nous déjà été autant exposés à la peur ?
Guerres, crises économiques, catastrophes naturelles, insécurité, tensions internationales, climat, épidémies, déclarations politiques alarmistes, faits divers, polémiques : du réveil au coucher, les inquiétudes du monde entier peuvent désormais entrer dans notre poche.
Il suffit d’allumer son téléphone ou la télé sur les chaînes de médias mainstream.
Une notification. Une vidéo. Une alerte. Un bandeau « URGENT ». Un débat. Une déclaration politique immédiatement commentée. Une image spectaculaire reprise en boucle. Puis une autre actualité chasse la précédente.
Et demain, on recommence.
Que produit sur nous une exposition presque permanente à l’actualité anxiogène ?
Car nous ne consultons plus seulement l’information.
L’information vient nous chercher.
De l’information ponctuelle à la perfusion permanente
Pendant longtemps, l’actualité avait des rendez-vous.
Le journal du matin. La radio dans la voiture. Le journal télévisé du soir. Le quotidien posé sur la table.
Entre deux, la vie reprenait ses droits.
Cette frontière a pratiquement disparu.
Les chaînes d’information en continu ont installé un premier changement de rythme. Les smartphones, les notifications, les réseaux sociaux et les plateformes ont achevé la transformation.
L’actualité est désormais disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Plus encore : elle peut nous interrompre vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Et cette différence est fondamentale.
On peut apprendre le matin qu’un événement grave s’est produit à l’autre bout du monde, retrouver ses images sur les réseaux sociaux quelques minutes plus tard, recevoir une notification dans l’après-midi, écouter les réactions politiques, tomber sur un débat le soir et retrouver le même sujet avant de dormir.
Nous n’avons pas nécessairement reçu six informations différentes.
Nous avons parfois reçu six fois la même inquiétude.
C’est cette répétition qui mérite d’être interrogée.
Notre attention n’est pas neutre face aux mauvaises nouvelles
Pourquoi sommes-nous si facilement happés par les informations inquiétantes ?
Parce que notre attention accorde naturellement une importance particulière à ce qui peut représenter une menace.
Les psychologues parlent notamment de « biais de négativité » pour décrire notre tendance à accorder davantage de poids à certaines informations négatives qu’à des informations positives de même intensité.
À l’échelle de l’évolution humaine, prêter attention au danger avait évidemment son utilité.
En 2026, cette disposition rencontre cependant un environnement inédit : nous pouvons être exposés en quelques minutes aux menaces, drames et conflits d’une planète entière.
Un incendie en Californie.
Une guerre au Moyen-Orient.
Des inondations en Asie.
Une crise politique en Europe.
Un fait divers en France.
Tout cela peut arriver sur le même écran avant le petit-déjeuner.
Notre réalité quotidienne n’est pourtant pas devenue simultanément l’ensemble de ces événements.
Notre environnement informationnel, lui, oui.
Le modèle économique de l’attention n’arrange rien
Il serait trop simple d’accuser « les médias » comme s’ils constituaient un bloc homogène mû par une intention unique.
Ils obéissent.
Dans cet univers, notre attention est devenue une ressource extrêmement convoitée.
Or une menace, un conflit, une indignation ou une catastrophe possède une puissance d’attraction considérable.
Un titre inquiétant donne envie de savoir.
Une polémique donne envie de réagir.
Une menace donne envie de comprendre si nous sommes concernés.
Une confrontation politique donne envie de choisir son camp.
Et une fois notre attention captée, il faut encore la conserver.
Voilà comment l’information peut progressivement glisser d’une mission essentielle — raconter et expliquer le monde — vers une folie permanente pour nous empêcher de détourner les yeux.
Tous les médias ne fonctionnent évidemment pas ainsi et le journalisme ne se résume heureusement pas à cette mécanique.
Mais cette économie existe.
Et nous vivons dedans.
La politique connaît elle aussi le pouvoir de la peur
La peur n’est pas uniquement un puissant ressort médiatique.
Elle appartient depuis toujours au vocabulaire politique.
Chaque camp possède ses menaces.
Pour les uns, le pays est au bord du déclin. Pour les autres, la démocratie est menacée. Ici, on annonce une catastrophe économique. Là, une catastrophe écologique. Ailleurs, une menace migratoire, sociale, sanitaire, militaire ou identitaire.
Certaines alertes reposent sur des réalités parfaitement documentées et doivent être prises au sérieux.
Mais leur mise en récit compte.
Entre expliquer un risque et maintenir une population dans l’anticipation permanente du pire, la frontière mérite d’être surveillée.
La peur mobilise.
Elle rassemble.
Elle polarise.
Elle pousse à chercher des responsables et des protecteurs.
Elle simplifie parfois des problèmes extrêmement complexes en oppositions beaucoup plus faciles à raconter.
Et dans un paysage médiatique où chaque déclaration politique est immédiatement découpée, commentée et diffusée sur les réseaux sociaux, la mécanique s’autoalimente.
Le politique produit la déclaration.
Le média la commente.
Les réseaux l’amplifient.
Les internautes réagissent.
La réaction devient à son tour une information.
Pendant ce temps, notre cerveau suit le feuilleton.
Être au courant de tout ne signifie pas mieux comprendre le monde
C’est probablement l’un des paradoxes de notre époque.
Nous disposons d’une quantité d’informations inimaginable il y a encore trente ans.
Mais quantité et compréhension ne sont pas synonymes.
Recevoir vingt mises à jour sur une guerre ne signifie pas nécessairement mieux comprendre ses origines.
Suivre chaque petite phrase d’une campagne électorale ne signifie pas mieux connaître les programmes.
Regarder pendant trois heures les images d’une catastrophe ne nous apporte pas forcément trois heures d’informations supplémentaires.
L’information en continu peut même créer une illusion étrange : celle qu’il serait nécessaire de suivre chaque développement pour rester un citoyen correctement informé.
Pourtant, on peut connaître l’essentiel sans vivre branché en permanence sur l’urgence du monde.
C’est peut-être précisément là que commence notre liberté.
Et pendant ce temps, la machine à pensées tourne
C’est ici que le livre de Denis Faïck, Débrancher la machine à pensées – Se reconnecter au corps pour chasser les idées toxiques, publié aux éditions Eyrolles, prend une résonance particulière.
Le philosophe ne consacre pas son ouvrage à la critique des médias.
Son sujet est notre agitation mentale.
Ces pensées qui tournent.
Ces scénarios que nous construisons.
Ces conversations que nous rejouons.
Ces situations que nous anticipons.
Ces « j’aurais dû ».
Ces « et si ? ».
Ces moments où le cerveau semble incapable de mettre fin à sa propre conversation.
Nous connaissons tous cette mécanique.
Mais quelque chose a changé depuis que nos vies sont devenues hyperconnectées : notre machine à pensées dispose désormais d’un fournisseur extérieur ouvert jour et nuit.
À nos inquiétudes personnelles viennent s’ajouter celles du monde.
Nous pouvons nous inquiéter de notre travail tout en absorbant une crise économique.
Nous préoccuper de nos enfants tout en regardant des images de guerre.
Réfléchir à notre avenir tout en écoutant quelqu’un annoncer que celui du pays est catastrophique.
Puis fermer l’application.
Le contenu disparaît de l’écran.
Pas nécessairement de notre tête.
Quand une information devient une pensée personnelle
C’est sans doute l’un des phénomènes les plus intéressants à observer.
Une information est extérieure à nous.
Puis nous la recevons.
Nous l’interprétons.
Nous la relions à notre propre existence.
Et parfois, nous commençons à la prolonger.
« Et si cela arrivait chez nous ? »
« Et si je perdais mon travail ? »
« Et si mes enfants connaissaient cela ? »
« Et si la situation empirait ? »
À cet instant, nous ne sommes plus réellement en train de nous informer.
Nous sommes en train d’anticiper.
Le cerveau prend une donnée réelle et construit autour d’elle une multitude de scénarios qui, eux, ne se sont pas produits.
C’est précisément là que la frontière entre information et rumination devient intéressante.
L’une nous permet de connaître le monde.
L’autre peut finir par nous empêcher de vivre le nôtre.
Denis Faïck propose de sortir de la tête
Philosophe, maître de conférences à la faculté de philosophie de l’Institut catholique de Toulouse et professeur de yoga, Denis Faïck propose une réponse qui paraît presque déroutante de simplicité.
Lorsque la pensée s’emballe, il suggère de revenir au corps.
Son livre rassemble des exercices corporels, des pratiques inspirées du yoga, du travail respiratoire et de l’attention aux sensations.
L’objectif n’est pas de supprimer toute pensée — entreprise assez peu réaliste — mais d’interrompre certains automatismes et de retrouver un point d’ancrage.
Car lorsque le mental tourne en boucle, notre premier réflexe consiste souvent à… penser encore davantage.
Pourquoi suis-je inquiet ?
Que dois-je faire ?
Que va-t-il se passer ?
Comment arrêter d’y penser ?
Nous essayons alors de résoudre un excès de pensées avec davantage de pensées.
Denis Faïck propose un déplacement.
Revenir à la respiration.
Aux sensations.
Aux mouvements.
À ce qui existe concrètement ici et maintenant.
Non pas pour nier le monde extérieur, mais pour empêcher notre monde intérieur d’être entièrement colonisé par lui.
Se protéger ne signifie pas devenir ignorant
C’est probablement le malentendu à éviter.
Réduire son exposition aux informations anxiogènes ne signifie pas fermer les yeux sur le monde.
Il ne s’agit pas de remplacer le journal télévisé par des vidéos de chatons et de décider que les guerres disparaissent lorsqu’on éteint son téléphone.
Il s’agit de reprendre la maîtrise de la fréquence, de la durée et de la manière dont nous nous informons.
Avons-nous réellement besoin des notifications d’actualité ?
Avons-nous besoin de connaître chaque rebondissement d’une polémique ?
Avons-nous appris quelque chose de nouveau après la quatrième heure consacrée au même événement ?
Cette émission nous informe-t-elle encore ou entretient-elle simplement notre inquiétude ?
Cette question mérite-t-elle réellement notre attention aujourd’hui ?
Et surtout : pouvons-nous agir ?
Car toutes les informations n’exigent pas une réponse émotionnelle immédiate de notre part.
Reprendre le contrôle du robinet
Il existe une différence considérable entre choisir de s’informer et subir l’information.
On peut par exemple décider de consulter l’actualité à certains moments plutôt que de recevoir des alertes toute la journée.
Privilégier quelques sources sérieuses plutôt qu’un flux infini.
Lire une analyse de fond plutôt que cinquante réactions à chaud.
Éviter de commencer et de terminer chaque journée par les nouvelles.
Couper les notifications qui ne nécessitent aucune intervention immédiate.
Et lorsque l’on sent l’agitation monter, faire exactement ce que notre environnement numérique nous incite rarement à faire :
poser l’écran.
Bouger.
Respirer.
Sortir.
Cuisiner.
Marcher.
Parler avec quelqu’un.
Regarder ce qui existe autour de nous.
Revenir à notre propre vie.
Ce ne sont pas des gestes spectaculaires.
Ils possèdent pourtant une vertu devenue presque subversive : ils interrompent la captation de notre attention.
Notre attention nous appartient encore
C’est peut-être finalement le véritable sujet.
Nous parlons beaucoup de la protection de nos données personnelles.
Beaucoup moins de la protection de notre attention.
Pourtant, celle-ci détermine en partie ce que nous pensons, ce que nous ressentons et la représentation que nous nous faisons du monde.
Si nous consacrons plusieurs heures par jour à regarder principalement ce qui brûle, explose, menace, divise ou scandalise, il n’est pas très surprenant que le monde finisse par nous apparaître exclusivement sous cet angle.
Cela ne signifie pas que les mauvaises nouvelles sont fausses.
Cela signifie simplement qu’elles ne constituent pas toute la réalité.
Des millions de personnes se lèvent chaque matin, travaillent, aiment, enseignent, soignent, inventent, cultivent, réparent, créent, élèvent leurs enfants, aident un voisin, montent une association, développent une solution, sauvent un animal, font avancer une recherche ou améliorent silencieusement un morceau du monde.
Ces événements font rarement l’objet d’un bandeau « ALERTE ».
Ils existent pourtant.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le Journal des Bonnes Nouvelles existe depuis 2014 : non pas pour prétendre que tout va bien, mais parce qu’un monde raconté uniquement par ses catastrophes est lui aussi un monde raconté de manière incomplète.
S’informer, puis retourner vivre
Denis Faïck nous invite à « débrancher la machine à pensées ».
En 2026, nous pourrions ajouter : il faut parfois commencer par débrancher ce qui l’alimente.
Pas définitivement.
Pas pour fuir.
Pas pour devenir indifférent.
Simplement suffisamment longtemps pour retrouver la distinction entre ce qui se passe dans le monde et ce qui se passe, aujourd’hui, dans notre propre vie.
Nous pouvons connaître l’existence d’une guerre sans regarder ses images toute la journée.
Nous pouvons nous intéresser à la politique sans vivre au rythme de chaque déclaration.
Nous pouvons nous préoccuper du climat sans passer nos journées dans l’anticipation de l’effondrement.
Nous pouvons être lucides sans être constamment terrifiés.
Nous pouvons être concernés sans être submergés.
Être informé est indispensable. Être maintenu en état d’alerte permanent ne l’est pas.
Alors peut-être devrions-nous retrouver un réflexe extrêmement simple.
Lire.
Comprendre.
Vérifier.
Réfléchir.
Puis, lorsque nous avons réellement obtenu l’information dont nous avions besoin…
fermer le robinet et retourner vivre.
À lire : Débrancher la machine à pensées
Denis Faïck
Débrancher la machine à pensées – Se reconnecter au corps pour chasser les idées toxiques
Éditions Eyrolles
194 pages
Dans cet ouvrage, Denis Faïck propose des pratiques courtes destinées à ralentir le flot des pensées, se reconnecter aux sensations corporelles et retrouver davantage de maîtrise lorsque le mental s’emballe.
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Sources: Reuters Institute for the Study of Journalism – Digital News Report 2026 : le rapport souligne le sentiment de surcharge lié à l’information disponible en continu et indique que 42 % des personnes interrogées disent éviter parfois ou souvent l’actualité, contre 29 % en 2017 – Reuters Institute – Digital News Report 2025 : le rapport documente également l’évitement volontaire de l’actualité lorsque celle-ci devient trop éprouvante, avec notamment des phénomènes de news overload – Éditions Eyrolles – Denis Faïck : biographie de l’auteur, philosophe, maître de conférences et professeur de yoga – Éditions Eyrolles – Débrancher la machine à pensées : présentation de l’ouvrage, publié en 2016, consacré aux ruminations, au stress, au retour au corps et à l’apaisement du mental – Crédit visuel: Éditions Eyrolles – Montage JDBN



















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