Algorithmes, réseaux sociaux, applications de rencontre, intelligence artificielle : le numérique intervient désormais jusque dans nos choix les plus quotidiens. Dans Intuition 2.0 – Garder sa liberté intérieure à l’ère de l’intelligence artificielle, préfacé par le physicien Philippe Guillemant, Fabrice Bonvin interroge ce que cette révolution technologique pourrait modifier de plus intime : notre capacité à ressentir, discerner et décider par nous-mêmes. Face à des machines toujours plus performantes, l’intuition pourrait bien devenir l’un des outils essentiels de notre liberté intérieure.
L’intelligence artificielle sait désormais écrire, traduire, synthétiser des documents, analyser des données ou nous aider à résoudre un problème. Dans le même temps, les algorithmes sélectionnent une part croissante de ce que nous regardons, lisons, achetons et parfois même des personnes que nous rencontrons. Cette présence numérique, devenue presque banale, modifie déjà notre rapport à l’attention, à la créativité, aux autres et à la décision.
À mesure que nous prenons l’habitude de confier certaines tâches aux machines, une frontière mérite donc notre attention : celle qui sépare l’assistance de la délégation. Demander à une intelligence artificielle de nous fournir des informations est une chose ; lui confier progressivement la responsabilité de choisir ce qui est bon pour nous en est une autre.
C’est dans cet espace que Fabrice Bonvin installe Intuition 2.0. Son propos n’est pas de rejeter l’intelligence artificielle, mais d’observer les conséquences possibles d’une société qui lui accorderait une place toujours plus importante : érosion du libre arbitre, captation de l’attention, fragilisation du lien humain, appauvrissement de la créativité. Face à cette évolution, l’auteur propose de réinvestir une faculté profondément humaine : l’intuition.
Cette petite voix que les chiffres n’expliquent pas toujours
Fabrice Bonvin connaît bien l’univers de la donnée et de la performance. Il raconte notamment une expérience vécue lorsqu’il travaillait dans les ressources humaines. Un candidat présente toutes les qualités requises pour un poste : expérience convaincante, certifications adéquates et tests psychométriques réussis. Tout indique qu’il faut le recruter. Pourtant, Bonvin ressent une incohérence qu’il ne parvient pas à expliquer. Le candidat est embauché malgré ses réserves et licencié trois semaines plus tard : ses diplômes et certaines de ses expériences professionnelles étaient faux.
Cette anecdote constitue une bonne porte d’entrée dans la réflexion du livre. Nous avons appris à accorder une immense confiance à ce qui peut être mesuré, comparé et quantifié. L’intelligence artificielle pousse désormais cette logique à une échelle inaccessible au cerveau humain puisqu’elle est capable de traiter en quelques instants des quantités considérables de données.
Mais l’être humain ne se résume pas à un calcul. Nous avons un corps, une histoire, des émotions et des perceptions dont nous ne savons pas toujours identifier immédiatement l’origine. Pour Bonvin, l’intuition appartient précisément à cet espace : celui où une information semble parvenir à la conscience avant que le raisonnement soit capable de l’expliquer.
Il ne s’agit pas pour autant de considérer chaque ressenti comme une vérité incontestable. Une peur, une projection ou une inquiétude peuvent parfaitement brouiller notre perception. Développer son intuition suppose donc aussi d’apprendre à reconnaître son propre fonctionnement.
L’intuition s’observe et se travaille
C’est l’un des intérêts du livre : Intuition 2.0 n’est pas seulement un essai consacré à notre rapport aux technologies. Fabrice Bonvin ponctue sa réflexion d’exercices simples destinés à remettre l’intuition dans la vie quotidienne.
Il propose notamment de tenir un journal de l’intuition, dans lequel sont consignés les ressentis, les circonstances dans lesquelles ils apparaissent, les décisions prises puis, avec le recul, ce qui s’est réellement produit. L’exercice permet progressivement de reconnaître sa manière personnelle de percevoir et de distinguer plus facilement une intuition d’une réaction émotionnelle.
Bonvin s’intéresse également à la différence entre intuition et anxiété. Dans son approche, la première tend à surgir spontanément, comme une information relativement claire et immédiate, tandis que la seconde nourrit davantage les tensions, les anticipations et les scénarios mentaux.
L’intuition n’est donc pas présentée comme un pouvoir infaillible, mais comme une faculté que l’on peut observer, expérimenter et affiner. Cette dimension pratique donne au livre une portée supplémentaire : il ne s’agit pas uniquement de réfléchir à ce que la technologie transforme dans nos vies, mais de retrouver concrètement une capacité que nous avons peut-être pris l’habitude de reléguer au second plan.
Quand nos sens eux-mêmes peuvent être trompés
Cette faculté de discernement prend une dimension particulière avec le développement de l’intelligence artificielle. Fabrice Bonvin rapporte l’expérience de Geoffrey Cuberos, entrepreneur français contacté sur WhatsApp par celui qu’il pense être son ancien patron. Les messages sont crédibles, contiennent des informations personnelles et évoquent un dossier urgent ainsi qu’un avocat. Pourtant, quelque chose lui paraît incohérent.
Il vérifie et découvre une tentative de manipulation construite à partir des traces numériques disponibles en ligne. Ce qui l’a alerté avant même de disposer d’une preuve était précisément cette impression que quelque chose ne collait pas.
L’exemple est particulièrement parlant à l’heure des deepfakes, des voix synthétiques et des contenus artificiels de plus en plus difficiles à distinguer des originaux. Lorsque nos yeux et nos oreilles ne suffisent plus toujours à établir qu’une situation est authentique, notre capacité à percevoir une incohérence pourrait devenir un élément supplémentaire du discernement.
Le paradoxe de notre époque apparaît également dans notre rapport au corps. Montres connectées, capteurs et applications nous renseignent désormais sur notre sommeil, notre activité physique, notre récupération ou notre niveau de stress. Ces outils peuvent être précieux, mais leur omniprésence pose une question intéressante : avons-nous encore besoin de ressentir notre corps lorsqu’un écran peut nous dire comment il va ?
Pour Fabrice Bonvin, retrouver son intuition suppose justement de réinvestir cette relation directe avec soi-même. Le corps n’est plus seulement une série de données à surveiller, il redevient un espace de perception.
Philippe Guillemant : l’intuition et la conscience non locale
La préface de Philippe Guillemant inscrit cette réflexion dans une conception plus vaste de la conscience. Le physicien y aborde notamment la synchronicité, la conscience non locale et le remote viewing, ou vision à distance.
Dans cette perspective, l’intuition ne se réduit pas nécessairement au résultat inconscient d’informations déjà enregistrées par notre cerveau. Guillemant envisage une conscience susceptible de dépasser notre perception ordinaire et considère l’intuition comme l’une des manifestations accessibles de cette faculté.
Le remote viewing occupe également une place importante dans le parcours de Fabrice Bonvin, pionnier francophone de cette pratique. L’auteur va même jusqu’à l’utiliser pour explorer notre relation future avec l’intelligence artificielle. Des intuitifs travaillent ainsi « en aveugle » sur une cible dont ils ignorent totalement la nature : la relation entre un adolescent et l’intelligence artificielle à l’horizon 2040. L’expérience, détaillée dans le livre, fait apparaître plusieurs motifs récurrents liés notamment à la technologie, au transport, à la coordination et aux rapports entre l’organisme et la machine.
Au-delà des résultats obtenus, cette expérience ouvre surtout une question qui traverse tout l’ouvrage : quelle place voulons-nous réellement donner à la technologie dans notre avenir ?
Ce que l’IA pourrait nous obliger à redécouvrir
Cette interrogation concerne évidemment le monde professionnel. Fabrice Bonvin distingue notamment trois dimensions particulièrement humaines : le cerveau, le cœur et la main. Le cerveau renvoie au jugement et à la stratégie, le cœur à l’empathie, au soin et à la relation, tandis que la main représente le geste, le savoir-faire et l’expérience concrète.
Face au développement de l’intelligence artificielle, l’auteur insiste sur des qualités telles que la créativité, la curiosité, l’audace, l’empathie, l’intelligence émotionnelle ou le jugement. Autrement dit, l’arrivée de machines capables d’accomplir certaines tâches intellectuelles à notre place pourrait paradoxalement nous conduire à redonner de la valeur à ce qui relève profondément de notre humanité.
L’enjeu ne consiste alors plus à savoir comment rivaliser avec une machine capable d’analyser davantage de données que nous, mais comment utiliser cette puissance sans renoncer à nos propres capacités de décision. C’est aussi l’un des aspects les plus intéressants du livre : l’intelligence artificielle n’est pas seulement envisagée comme une menace potentielle, mais comme un révélateur de ce que nous souhaitons préserver.
Une « cohabitation en conscience » plutôt qu’un rejet de la technologie
C’est probablement là que Intuition 2.0 trouve son équilibre. Fabrice Bonvin ne propose pas de tourner le dos au progrès technologique. Il invite à construire avec lui une « cohabitation en conscience ».
Cela passe aussi par des pratiques étonnamment simples : retrouver le silence, marcher, écrire à la main, accepter des moments d’ennui, revenir au corps, cultiver les relations humaines ou renouer avec une forme de frugalité inspirée notamment d’Épicure. La technologie retrouve alors sa juste place : celle d’un moyen plutôt que d’une finalité.
C’est sans doute ce qui rend le propos de Fabrice Bonvin particulièrement actuel. Nous consacrons énormément de temps à nous demander jusqu’où l’intelligence artificielle pourra progresser. Peut-être devrions-nous nous demander avec la même attention quelles facultés humaines nous souhaitons continuer à développer.
Une intelligence artificielle peut nous présenter des possibilités, analyser leurs avantages, calculer des probabilités et anticiper une partie de nos comportements. Elle peut devenir une formidable assistante. Mais décider de ce que nous voulons faire de notre existence relève encore d’un autre territoire.
Dans un monde saturé de données, de recommandations et d’algorithmes, l’intuition pourrait ainsi devenir non pas une faculté du passé, mais l’une des formes les plus modernes de notre liberté.
À propos de Fabrice Bonvin
Titulaire d’un master en psychologie, Fabrice Bonvin est formateur, conférencier et spécialiste de l’intuition. Pionnier francophone du remote viewing, ou vision à distance, il est le fondateur de l’Académie de l’Intuition, un espace consacré à l’exploration de ces capacités et à leur intégration dans la vie quotidienne.
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** Intuition 2.0 – Garder sa liberté intérieure à l’ère de l’intelligence artificielle **
Fabrice Bonvin
Préface de Philippe Guillemant
Éditions Guy Trédaniel – 2026.
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Sources : Fabrice Bonvin, Intuition 2.0 – Garder sa liberté intérieure à l’ère de l’intelligence artificielle, préface de Philippe Guillemant, Éditions Guy Trédaniel, 2026 – Éditions Guy Trédaniel – Crédits visuels: Éditions Guy Trédaniel – Montage JDBN


















