Par Sophie Denis, Fondatrice du JDBN
Dans Le jour où j’ai cessé d’attendre le vendredi, Bruno Sbille interroge notre rapport au travail, à la réussite et au sens. Un roman initiatique qui bouscule une vieille idée : avoir une « belle situation » ne signifie pas forcément avoir trouvé sa place.
Je suis contente que des livres comme celui de Bruno Sbille voient le jour.
Parce que derrière le roman initiatique, Le jour où j’ai cessé d’attendre le vendredi met les pieds dans un système que nous continuons souvent à considérer comme une évidence : travailler cinq jours par semaine, attendre le week-end, recommencer, puis patienter jusqu’aux vacances.
Nous ne sommes plus dans la société de l’après-guerre. Nos métiers ont changé, nos aspirations aussi, notre rapport au temps, à la famille, au sens et à la liberté également. Pourtant, nous continuons largement à organiser nos vies autour du travail, y compris lorsque celui-ci ne nous convient plus.
Et beaucoup le savent.
Ils attendent vendredi. Les prochaines vacances. Le prochain pont. Parfois même la retraite.
Le vrai problème est souvent ailleurs : sortir d’un système connu fait peur. Peur de perdre son salaire, sa sécurité, son statut. Peur de se tromper. Peur de quitter cette route que l’on nous présente très tôt comme la bonne : travailler à l’école, obtenir un diplôme, décrocher une « belle situation » et considérer que l’essentiel est fait.
Bruno Sbille connaît cette route. Il explique avoir lui-même suivi les conseils classiques, travailler à l’école, obtenir un diplôme universitaire puis un beau métier, avant de découvrir que l’entrée dans la vie professionnelle ne lui apportait ni le bonheur ni le sens qu’il en attendait.
C’est de cette expérience qu’est né le point de départ de son roman.
Et peut-être que ce livre donnera un petit coup au cul positif à ceux qui savent depuis longtemps que quelque chose ne leur convient plus mais n’osent pas encore bouger.
Olivier a pourtant fait tout ce qu’il fallait
Olivier travaille dans l’informatique. Il a étudié, obtenu son diplôme et trouvé un emploi. Il gagne sa vie et peut partir en vacances.
En apparence, tout va bien.
Mais le travail qu’il imaginait stimulant se révèle beaucoup moins enthousiasmant. Le manque de sens s’installe et cette fameuse « belle situation » ne suffit plus.
C’est précisément ce que Bruno Sbille dit avoir lui-même vécu.
Et il raconte aujourd’hui une anecdote qui permet de comprendre jusqu’où cette désillusion l’avait conduit.
Alors qu’il travaillait depuis trois ans comme développeur informatique dans une grande institution internationale, un jeune collègue fraîchement arrivé lui propose plusieurs initiatives. Bruno les refuse les unes après les autres parce qu’elles vont simplement lui donner davantage de travail.
Quelques jours plus tard, il réalise quelque chose : ce jeune enthousiaste, c’était lui quelques années auparavant.
Se voir devenu celui qui décourage l’enthousiasme des autres provoque le déclic. Il comprend qu’il doit changer quelque chose dans sa vie professionnelle.
Voilà probablement l’un des aspects les plus intéressants du livre : il ne parle pas seulement des métiers difficiles ou des entreprises ouvertement toxiques.
Il parle aussi de ce moment beaucoup plus insidieux où l’on s’habitue à ne plus aimer ce que l’on fait.
Carla, ou l’apprentissage d’un autre monde du travail
Dans le roman, la rencontre avec Carla va progressivement modifier le regard d’Olivier.
À travers elle et les différentes expériences professionnelles du personnage, Bruno Sbille explore la motivation, la reconnaissance, le management, les relations avec la hiérarchie, l’autonomie, l’apprentissage, les jeux de pouvoir et cette question qui traverse tout le livre : qu’est-ce qui nous donne réellement envie de travailler ?
Le roman distingue notamment les éléments qui rendent un emploi acceptable (salaire, sécurité, conditions de travail, statut) de facteurs plus profonds de motivation comme la reconnaissance, l’intérêt des tâches, l’accomplissement, les responsabilités, l’apprentissage ou les perspectives d’évolution.
Et pour Olivier, trois critères finissent par émerger : la reconnaissance, des tâches intéressantes et porteuses de sens, puis l’apprentissage.
Ce n’est pas anodin.
On peut avoir un salaire correct et de bonnes conditions de travail tout en ayant profondément perdu l’envie.
Le sens avant tout
Depuis, Bruno Sbille a lui-même changé de trajectoire.
Il explique s’être réorienté en 2010 afin de ne plus consacrer son activité professionnelle qu’à des choses qui le passionnaient, avaient du sens pour lui et, selon ses mots, « faisaient vibrer son âme ». Cette transition lui a demandé plusieurs années.
Lorsqu’on lui demande ce qui manque le plus aujourd’hui dans le monde du travail entre reconnaissance, sens, autonomie et apprentissage, sa réponse est justement : le sens.
Mais son discours est plus nuancé qu’un simple procès de l’entreprise.
Bruno Sbille insiste sur la responsabilité individuelle. Selon lui, la quête de sens doit d’abord partir de la personne elle-même : on ne peut pas attendre passivement que son employeur soit chargé de nous rendre heureux.
Et c’est là que le livre devient plus intéressant qu’un énième « quittez tout et vivez de votre passion ».
Changer ne signifie pas nécessairement démissionner demain matin.
Cela peut commencer par identifier ce qui ne convient plus, ce qui manque et ce que l’on voudrait réellement trouver ailleurs — ou transformer là où l’on est.
Une autre entreprise est possible
Dans le roman, Olivier rejoint PivotN, une entreprise au fonctionnement très différent de ce qu’il a connu jusque-là. Il y découvre une autre manière d’envisager le travail, le management et l’évolution professionnelle.
Son dirigeant lui tient notamment un discours assez éloigné de la fidélité professionnelle à vie : il ne lui demande pas de rester vingt ans dans l’entreprise. Il lui propose de s’investir pendant plusieurs années et considère que cette expérience doit aussi pouvoir lui servir de tremplin vers ce qu’il voudra ensuite devenir : directeur informatique, entrepreneur ou indépendant.
L’entreprise n’est alors plus une destination définitive, mais une étape qui doit également permettre à celui qui y travaille de grandir.
Le roman montre toutefois que ces modèles restent fragiles.
Et sur ce point, Bruno Sbille ne parle pas seulement comme romancier. Son activité de consultant lui a permis, dit-il, de côtoyer des centaines d’organisations différentes. Entreprises, écoles, hôpitaux ou associations : il a été frappé de retrouver partout les mêmes grandes familles de problèmes.
Plus frappant encore : il raconte avoir vu des initiatives humaines et efficaces construites pendant des années être détruites en quelques mois par l’arrivée d’un nouveau manager ou directeur persuadé de bien faire.
Le roman raconte lui aussi cette fragilité lorsque l’environnement professionnel qu’Olivier avait découvert commence à changer et que le manque de sens réapparaît.
Le travail n’est pourtant pas l’ennemi
C’est peut-être là qu’il faut éviter un contresens sur Le jour où j’ai cessé d’attendre le vendredi.
Bruno Sbille n’est pas contre le travail.
Bien au contraire.
Il dit croire à sa valeur, au fait d’avoir une occupation, de faire quelque chose de ses mains, de son cerveau ou de ses compétences.
Et lorsqu’on lui demande ce qu’est pour lui une vie réussie, sa réponse commence ailleurs :
« Réussir sa vie c’est aimer et être aimé tout simplement. »
Le travail vient ensuite. Il souhaite aimer ce qu’il fait et pouvoir vivre de ses passions, tout en reconnaissant que chaque métier conserve ses aspects pénibles. Il dit également avoir besoin de travailler, de rencontrer des gens, de créer et de faire fonctionner son cerveau. La retraite ne le fait manifestement pas rêver.
Voilà une distinction essentielle.
Le problème n’est pas de travailler. Le problème est de consacrer une immense partie de sa vie à un travail que l’on passe son temps à vouloir fuir.
Et la spiritualité dans tout ça ?
Elle est loin d’être étrangère au parcours de Bruno Sbille.
Coauteur d’À la découverte des familles d’âmes, il raconte avoir découvert sa propre « famille d’âmes » il y a dix-huit ans lors d’un séminaire de développement personnel organisé… par l’entreprise informatique qui l’employait.
Cette expérience et la notion de « mission de vie » ont, selon lui, profondément influencé sa réorientation professionnelle. Il décide alors de privilégier des activités qui nourrissent cette mission.
On comprend mieux pourquoi la question du sens occupe une place aussi importante dans son roman.
Arrêter d’attendre vendredi ne signifie pas tout envoyer promener
Le titre est excellent parce qu’il résume en quelques mots quelque chose que beaucoup connaissent.
« Vivement vendredi. »
Une phrase anodine lorsqu’elle échappe après une semaine difficile.
Beaucoup moins lorsqu’elle devient le refrain d’une vie entière.
Le jour où j’ai cessé d’attendre le vendredi ne prétend pas que chacun doit devenir indépendant, quitter son entreprise ou transformer sa passion en métier.
Il pose une question beaucoup plus utile : combien de temps sommes-nous prêts à continuer une vie professionnelle dont nous savons déjà qu’elle ne nous convient plus ?
La réponse appartiendra évidemment à chacun.
Mais attendre que le monde extérieur décide à notre place risque de prendre longtemps.
Et c’est probablement la bonne nouvelle que nous retiendrons de ce livre : il existe d’autres manières de travailler, mais le premier mouvement nous appartient.
À lire aussi
Nous avons également donné la parole à Bruno Sbille pour prolonger la réflexion : travail, quête de sens, réussite, spiritualité, bonheur au travail… Il nous répond sans détour.
👉 Interview – Bruno Sbille : « Réussir sa vie, c’est aimer et être aimé »
Le livre
Bruno Sbille — Le jour où j’ai cessé d’attendre le vendredi
Le Courrier du Livre
Parution : 27 août 2026
312 pages – 18 €
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