« Je ne suis pas écolo dans l’âme, mais en réinvestissant le monde qui m’entoure, je le suis devenue », affirme la journaliste Laurence Bril. Dans Passage piéton : récit d’une détox numérique par la marche, elle raconte comment elle a remis en cause son usage des nouvelles technologies, ce qui a entrainé de profonds changements chez elle. Voici quelques extraits de cette étonnante métamorphosé narrée de son livre publié aux éditions Rue de l’Echiquier début 2020.

Il m’aura fallu près de 3 600 kilomètres – 4 millions de pas ! – pour réussir à me poser de nouveau devant un écran. Plus d’un an. Loin des likes, des retweets, des follows, des unfollows, des alertes, des notifications, des pages vues ou pas, du buzz, loin de tout ce qui façonne le quotidien de ce monde numérique et tactile qui était le mien.

Je reviens d’une année où je me suis évadée à coups de pieds arpenteurs, curieux, détendus, parfois compétiteurs, souvent dilettantes, explorant de nouvelles contrées pas uniquement géographiques, pleines d’endorphines, de sensations et d’interactions déconnectées.

Il m’aura fallu un an pour passer d’une hyperconnexion chronique à une reconnexion durable. Un an pour m’extraire du gouffre numérique dans lequel je m’étais plongée, et qui m’avait donné l’impression d’avoir été engloutie corps et âme. Une année entière au grand air, ponctuée de marches, de randonnées, puis de trails ou de courses, entrecoupée de fl âneries, excursions et déambulations diverses et variées pour retrouver une vie qui ne soit plus dictée par l’écran d’accueil de mon smartphone. Une année pour m’échapper des algorithmes et des prédictions. Une année pour retrouver ma liberté. Ce sont ces cheminements qui m’ont inspiré.

© Agence Big Block

En posant un pied devant l’autre, j’ai reconnecté avec l’essentiel, et déconnecté avec le superflu

En posant un pied devant l’autre, j’ai reconnecté avec l’essentiel, et déconnecté avec le superflu. C’est en passant par le corps que j’ai retrouvé mon âme, que je l’ai dépoussiérée de tous ces octets envahissants et perturbateurs. Ceux-ci sont toujours là, mais j’ai appris à les dompter et à ne plus en être dépendante. J’ai pris mes distances, au sens propre comme au sens fi figuré, avec le numérique, pour ne conserver que ce qui m’a toujours fascinée dans cet univers : sa fluidité. J’ai décidé de troquer Google contre des chaussures de randonnée pour explorer le monde. D’arpenter les sentiers plutôt que le Web. C’est cette détox numérique, ce passage piéton des pixels au grand air, cette reprise en main pédestre de ma vie digitale que raconte ce livre.

La mue

Parfois, quand je rencontre des amis que je n’ai pas vus depuis longtemps, ils constatent que quelque chose a changé chez moi, mais ne savent pas dire quoi précisément. Quand j’explique d’un air détaché que je fais du sport, l’incrédulité est grande étant donné mon passif. Puis quand je parle de trail, je lis la stupéfaction dans leurs yeux, et je devine qu’ils se demandent s’ils ont bien affaire à la même personne, celle qui rédigeait ses articles en mangeant des Granola devant son ordinateur, le smartphone à portée de main. Tout arrive, même le quinoa.

Il est vrai que tous ces mois au grand air ont laissé des traces. La déconnexion, ça paye. Premier effet visible : j’ai perdu du poids. Jamais de ma vie je n’ai pu suivre un régime quel qu’il soit. Ça m’a toujours profondément ennuyée. Je n’en ai jamais vraiment eu besoin non plus. Mais toutes ces années de sédentarité avaient fi ni par laisser les kilos s’installer tranquillement. D’après mon miroir et mon entourage, il semblerait que ces kilogrammes en trop se soient évaporés au fil des kilomètres. Ce n’était pas le but recherché, mais c’est une cerise qui donne un goût inattendu – et délicieux – au gâteau.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout (ou presque) se transforme… en muscles. Un truc assez neuf chez moi, que je n’avais pas encore vraiment expérimenté. Il a fallu que j’entre dans ma sixième décennie pour me rendre compte que cette chose étrange était accessible à tout le monde, y compris aux gens de peu de sport comme moi, à la seule condition qu’ils se remuent. Ce fut une découverte stimulante. Elle m’a ouvert les portes d’un monde inédit, fait d’endurance et d’une certaine discipline. Je ne cours pas tous les jours, mais je m’organise pour faire une place dans mon emploi du temps, où que je sois, à une marche plus ou moins longue, ou a minima pour prendre l’air d’une manière ou d’une autre, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente.

Ma garde-robe s’en est ressentie… Les leggings stretch ont commencé à s’entasser dans l’armoire à côté des jeans. J’ai très vite accordé beaucoup d’importance au choix des chaussures de sport, ayant constaté qu’elles étaient des alliées indispensables à mon nouveau mode de vie. Je me suis surprise à consulter des sites et des magazines spécialisés, à me ruer sur les derniers tests de matériel, à devenir imbattable sur le drop, le mesh, la tige, la semelle et tous les composants d’une basket, ce qui m’a changée de la lecture de Wired. Ma reconquête corporelle a également eu raison de mon parfum, auquel j’étais pourtant d’une fi délité absolue depuis mes 20 ans.

Mes goûts ont changé, et mon attention portée à l’environnement aussi

Je suis passée d’une fragrance épicée à une fragrance tonique et fraîche. Ce changement n’est pas si anodin qu’il en a l’air. L’odorat est un sens très particulier, vecteur d’émotions sensibles, et le parfum est une signature qui parachève une personnalité.

Mais la transformation la plus notable a concerné mon assiette. J’ai effectué sans le savoir vraiment, sans l’avoir programmé ou pensé, un « rééquilibrage alimentaire » : je suis passée de la fi nger food, celle qu’on peut manger avec les doigts, rapidement, devant un écran, sans bouger, à ce que j’ai appelé ma foot food, celle que me réclamait désormais mon corps devenu un peu plus exigeant.

Progressivement, les fruits et les légumes ont été de plus en plus nombreux dans les plats que je préparais, j’ai diminué par goût ma consommation de viande, j’ai parfois succombé à la mode des « super-aliments » – censés booster notre immunité ou retarder notre vieillissement.

J’ai accordé une importance croissante à la provenance – locale, forcément locale – et à la saisonnalité des aliments, en me souvenant que c’était ainsi que j’avais été élevée, et que cela m’avait plutôt été favorable. Je suis devenue pain complet, légumes bio et poulet fermier…

Mes goûts ont changé, et mon attention portée à l’environnement aussi. À force de traîner mes baskets

en pleine nature, de courir en forêt, de randonner en montagne, de marcher en bord de mer, de humer l’air de la campagne à vélo, il m’a semblé de plus en plus essentiel non seulement de respecter toute cette faune et cette flore qui peuplent les paysages, mais de tenter également de les protéger. Je pense à ces animaux et ces fleurs que je croise de moins en moins, alors que j’ai grandi avec eux et que leur présence me semblait éternelle : les abeilles, les marguerites, les coquelicots, les chardonnerets, les hirondelles, les papillons, les libellules… J’essaie de mettre en place, à mon échelle, des gestes et un mode de vie plus sains, en particulier en pensant à mes enfants : priorité au bio local, déchets limités au maximum, attention portée à la consommation d’eau, ou encore utilisation de produits nettoyants naturels. Rien de révolutionnaire, mais une prise de conscience. Je ramasse le moindre bout de papier ou de plastique par terre, dans la campagne ou en bord de mer.

Je ne suis pas écolo dans l’âme, mais en réinvestissant le monde qui m’entoure, je le suis devenue

Je suis effarée par tous ces intrus en polymère et autres matières non dégradables échoués sur les galets les jours de tempête, ramenés par les vagues, souvent après avoir été jetés par-dessus bord : gels douche belges, tubes de mayonnaise hollandais, bouteilles d’eau allemandes, gobelets français ou semelles… internationales, ayant tous au passage intoxiqué les hôtes des eaux marines. Je ne suis pas écolo dans l’âme, mais en réinvestissant le monde qui m’entoure, je le suis devenue.

source – crédit photo: pixabay