Par Sophie Denis – Fondatrice et journaliste, Journal des Bonnes Nouvelles
Une pierre sur un chemin. Un homme face à une montagne. Quinze pierres dans un jardin japonais. Dans son premier livre en solo, Philippe Deweys nous entraîne d’histoire en histoire autour d’une question intime : chaque jour, qu’est-ce que nous choisissons de nourrir dans notre vie ?
Nous avons tous un talent assez remarquable pour nourrir ce dont nous aimerions pourtant nous débarrasser.
Une conversation désagréable ? Nous la rejouons quinze fois.
Une inquiétude ? Nous lui inventons immédiatement trois suites possibles, généralement catastrophiques.
Une mauvaise nouvelle ? Notre cerveau lui déroule le tapis rouge.
On pense. On repense. On anticipe. On rumine.
Et pendant ce temps-là, ce qui nous fait du bien doit parfois patienter dans la salle d’attente.
C’est autour de ce paradoxe que Philippe Deweys a construit Affamer le pire, nourrir le meilleur, paru le 27 août 2026 chez Guy Trédaniel Éditeur.
Et derrière un titre qui pourrait laisser craindre un énième manuel nous demandant de « penser positif », on découvre heureusement autre chose.
Philippe Deweys, le « créatisseur »
Philippe Deweys n’est pas un inconnu des lecteurs du Journal des Bonnes Nouvelles.
Nous avions déjà eu l’occasion de nous intéresser à son travail à travers Synchronicity et Rencontrez votre moi du futur, deux coffrets coécrits avec Romuald Leterrier.
Compositeur, producteur, concepteur de jeux, chroniqueur et écrivain, il aime se définir comme un « créatisseur ». Plusieurs de ses réalisations ont été distinguées à l’international. Avec lui, les disciplines se croisent et la création semble surtout être une manière de regarder le monde autrement.
Avec Affamer le pire, nourrir le meilleur, il signe son premier ouvrage et part cette fois d’expériences, de rencontres et d’histoires parfois extraordinaires pour explorer une question qui nous concerne tous : que faisons-nous de ce qui nous arrive ?
Tout commence par une pierre
L’une des premières histoires nous ramène en 1879.
Ferdinand Cheval, facteur rural dans la Drôme, marche pendant sa tournée lorsqu’il trébuche sur une pierre étrange.
Il la ramasse.
Elle deviendra le point de départ du Palais idéal du facteur Cheval, monument auquel il consacrera trente-trois années de sa vie.
Mais Philippe Deweys ne s’intéresse pas seulement à la jolie histoire du caillou devenu palais.
Il pose une question autrement plus intéressante : pourquoi cette pierre-là ?
Ferdinand Cheval avait forcément croisé des milliers de pierres au cours de ses tournées. Pourquoi celle-ci a-t-elle déclenché quelque chose ?
La réponse est l’une des premières jolies surprises du livre.
Nous allons donc nous garder de vous la donner.
Parce que c’est justement l’un des plaisirs de cette lecture : partir d’une histoire que l’on croit connaître et découvrir la question cachée derrière elle.
Non, il ne suffit pas de « penser positif »
C’était notre principale crainte avant de lire le livre.
Son titre pourrait facilement être interprété comme une invitation à ignorer ce qui va mal pour ne regarder que ce qui va bien.
Ce n’est pas le propos.
Philippe Deweys parle plutôt d’un « carnet de gestes », de repères auxquels revenir lorsque nous perdons notre direction.
Et c’est une distinction importante.
Certaines journées sont nulles.
Certains événements sont injustes.
Certains chagrins ne cachent pas une formidable opportunité de développement personnel.
On peut arrêter de chercher une leçon spirituelle derrière chaque mur que l’on se prend dans la figure.
Affamer le pire ne consiste pas à prétendre qu’il n’existe pas.
Cela consiste plutôt à observer la quantité d’attention, d’énergie et de temps que nous continuons parfois à lui donner.
Sur ce point, l’intuition du livre rejoint les travaux consacrés à la rumination. La psychologue Susan Nolen-Hoeksema et ses collègues ont notamment montré que ressasser notre détresse peut renforcer les pensées négatives et perturber la résolution des problèmes.
Autrement dit : penser beaucoup à un problème ne signifie pas nécessairement que nous sommes en train de le résoudre. Parfois, nous sommes simplement en train de le nourrir.
Un palais, une montagne et quinze pierres
C’est là que Philippe Deweys devient particulièrement agréable à suivre.
Plutôt que d’aligner les préceptes, il raconte.
Plus loin, nous partons en Inde à la rencontre de Dashrath Manjhi, un homme qui décide de s’attaquer à une montagne avec quelques outils rudimentaires.
Philippe Deweys établit alors un parallèle assez formidable avec le Facteur Cheval : l’un construit avec des pierres, l’autre les enlève.
Pourquoi réunir ces deux hommes dans le même livre ?
Nous ne vous le dirons pas.
On vous donnera seulement cette phrase de l’auteur :
« La complainte ne construit rien. »
Puis changement de décor.
Direction Kyoto et le célèbre jardin zen du temple Ryoan-ji.
Quinze pierres y sont disposées d’une façon très particulière : depuis la véranda, personne ne peut les voir toutes simultanément.
Et là encore, Philippe Deweys part de cette curiosité pour nous emmener beaucoup plus loin.
On vous laisse découvrir pourquoi.
Disons simplement qu’après ces quelques pages, on pourrait bien repenser à ces quinze pierres lors de notre prochaine certitude absolue… ou de notre prochaine dispute sur les réseaux sociaux.
Ce que nous avons aimé
La vraie force d’Affamer le pire, nourrir le meilleur, c’est que Philippe Deweys ne nous fait pas la leçon.
On entre par une histoire, une anecdote, une expérience personnelle. Certaines sont célèbres, d’autres beaucoup moins. Puis un fil se déroule et, presque sans s’en apercevoir, on finit par retourner la question vers soi.
Qu’est-ce que je nourris ?
Qu’est-ce que j’entretiens depuis des semaines alors que cela ne m’apporte plus rien ?
Qu’est-ce que je pourrais agrandir à la place ?
Et surtout, pas de bonheur obligatoire.
Philippe Deweys ne promet pas une existence débarrassée de la peine et ne nous demande pas d’accueillir chaque catastrophe avec un sourire béat sous prétexte que « tout arrive pour une raison ».
Merci.
Son propos est plus humain : nous ne contrôlons pas tout, mais il nous reste parfois une marge de manœuvre sur ce que nous faisons de notre attention, de notre énergie et de nos actes.
C’est un livre qui se lit comme une collection de petites secousses.
Certaines nous attrapent immédiatement. D’autres reviennent quelques jours plus tard, sans prévenir.
Et les 220 pages en contiennent suffisamment pour que nous ayons volontairement décidé de vous en cacher beaucoup.
Agrandir ou réduire ?
Il y a pourtant une question que nous allons voler à Philippe Deweys :
Suis-je en train d’agrandir ou de réduire ?
Une parole, une pensée, une décision, une rancœur que l’on entretient, une conversation que l’on rejoue mentalement pour la centième fois… Dans tous les cas, nous nourrissons quelque chose.
Et c’est sans doute pour cela que ce livre résonne autant avec le Journal des Bonnes Nouvelles.
Nous n’avons jamais cru que le monde était merveilleux. Nous pensons simplement que ses merveilles méritent elles aussi d’être racontées.
Il existe des montagnes et des pierres sur lesquelles nous trébuchons.
Pour savoir ce que Philippe Deweys décide d’en faire, cette fois, il faudra ouvrir le livre.
Affamer le pire, nourrir le meilleur fait partie de ces ouvrages que l’on ouvre pour une histoire et que l’on referme avec une question que l’on n’avait pas prévu de se poser.
📚 Affamer le pire, nourrir le meilleur
Philippe Deweys — Guy Trédaniel Éditeur
Parution : 27 août 2026 — 220 pages — 17 €
Lien d’achat
Sources complémentaires : travaux de Susan Nolen-Hoeksema, Blair Wisco et Sonja Lyubomirsky sur la rumination ; revue de Watkins & Roberts sur ses mécanismes et conséquences ; travaux sur l’apprentissage des habitudes et la plasticité dépendante de l’expérience ; revues scientifiques sur les interventions de psychologie positive et le modèle PERMA.
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Sources: Philippe Deweys, Affamer le pire, nourrir le meilleur, Guy Trédaniel Éditeur, 2026 – Nolen-Hoeksema, Wisco & Lyubomirsky, « Rethinking Rumination », Perspectives on Psychological Science, 2008 – Ann M. Graybiel, « Habits, Rituals, and the Evaluative Brain », Annual Review of Neuroscience, 2008 – Revue systématique sur les interventions de psychologie positive, 2026, PubMed – Crédit visuel: Guy Trédaniel Éditeur, montage JDBN


















