Sous l’Amazonie, il n’y a pas seulement la plus grande forêt tropicale de la planète, des fleuves gigantesques et une biodiversité exceptionnelle.
Il y a aussi de l’eau. Une quantité vertigineuse d’eau.
En 2013, trois chercheurs brésiliens, Francisco de Assis Matos de Abreu, Itabaraci Nazareno Cavalcante et Milton Antônio da Silva Matta, publient leurs travaux consacrés au Sistema Aquífero Grande Amazônia, le SAGA.
Leur estimation préliminaire fait apparaître un ensemble aquifère colossal : plus de 160 000 km³ d’eau souterraine, répartis dans plusieurs grands bassins géologiques amazoniens.
Cela représente environ 160 millions de milliards de litres d’eau.
À cette échelle, les chiffres deviennent presque abstraits.
Depuis, une affirmation spectaculaire circule régulièrement sur les réseaux sociaux : cette réserve pourrait fournir de l’eau à l’ensemble de l’humanité pendant 250 ans.
La formule fait rêver. La réalité scientifique demande davantage de prudence.
Et elle ouvre surtout une perspective beaucoup plus passionnante : nous possédons peut-être sous l’Amazonie l’un des plus grands patrimoines hydriques souterrains connus. Alors, qu’allons-nous en faire ?
Une immense réserve, pas un gigantesque lac souterrain
Pour comprendre ce qui se trouve sous l’Amazonie, il faut d’abord oublier l’image d’un immense lac caché sous terre dans lequel il suffirait de plonger une pompe.
Un aquifère est un ensemble de formations géologiques capables de contenir et de laisser circuler de l’eau.
Cette eau peut se trouver à différentes profondeurs, circuler plus ou moins rapidement, présenter des qualités variables et entretenir des relations complexes avec les précipitations, les rivières, les sols et l’ensemble du cycle hydrologique.
Les auteurs de l’étude de 2013 le précisaient eux-mêmes : leur caractérisation du SAGA était préliminaire.
Ils estimaient également que les réserves situées jusqu’à environ 500 à 600 mètres de profondeur présentaient le plus grand intérêt pour une éventuelle exploitation.
Quant à la qualité de l’eau contenue dans les différentes formations, elle doit être étudiée précisément avant d’imaginer son utilisation à grande échelle.
Autrement dit, nous savons qu’un patrimoine considérable existe.
Nous sommes encore loin d’en connaître tous les secrets.
Avant de puiser, commencer par comprendre
C’est probablement la première chose intelligente que l’humanité pourrait faire de cette découverte : investir massivement dans sa connaissance.
Cartographier précisément le SAGA permettrait d’identifier ses différentes formations, ses profondeurs, ses zones de recharge, la circulation de l’eau, sa qualité et les secteurs les plus vulnérables aux pollutions.
Depuis les premières estimations, nos moyens d’observation ont considérablement progressé.
Les missions satellitaires GRACE et GRACE-FO, développées notamment par la NASA et ses partenaires, permettent d’observer les variations des réserves d’eau à très grande échelle en détectant d’infimes changements du champ gravitationnel terrestre.
Les scientifiques peuvent ensuite combiner ces informations avec des relevés de terrain, des données géologiques, des mesures effectuées dans les puits et des modèles informatiques.
Des chercheurs ont ainsi publié en 2024 dans Science of the Total Environment une étude consacrée aux variations du stockage des eaux souterraines dans le bassin amazonien entre 2002 et 2021, en combinant les données GRACE/GRACE-FO avec des techniques d’apprentissage automatique.
La technologie nous donne progressivement les moyens de regarder sous nos pieds sans considérer le sous-sol comme une immense boîte noire.
Observer avant de prélever pourrait être la première règle.
De l’eau sous les pieds et pourtant des populations qui en manquent
Voilà l’un des paradoxes de l’Amazonie.
Une région peut posséder des ressources hydriques gigantesques sans que chacun de ses habitants bénéficie automatiquement d’un accès fiable à une eau potable de qualité et à des infrastructures d’assainissement suffisantes.
C’est peut-être ici que le potentiel du SAGA devient immédiatement concret.
Les eaux souterraines sont déjà utilisées dans certaines régions amazoniennes. Elles peuvent contribuer à l’approvisionnement des populations lorsque leur qualité, leur accessibilité et les conditions hydrogéologiques le permettent.
Avant d’imaginer des canalisations traversant des continents pour « donner de l’eau au monde entier », une ambition beaucoup plus réaliste consisterait donc à sécuriser durablement l’accès à l’eau des populations vivant sur ces territoires.
Forages adaptés, surveillance de la qualité, réseaux de distribution, traitement, assainissement, protection des zones de captage : une partie de cette richesse souterraine pourrait devenir un formidable levier de développement local.
Une bonne nouvelle commence parfois simplement par améliorer la vie de ceux qui vivent juste au-dessus d’elle.
Une réserve stratégique face aux bouleversements climatiques
L’eau douce est déjà l’un des grands enjeux de notre siècle.
Les sécheresses se multiplient dans certaines régions, les villes grandissent, l’agriculture doit nourrir davantage de personnes et les changements climatiques bouleversent progressivement la répartition et la disponibilité de l’eau.
Dans ce contexte, les grandes réserves souterraines prennent une importance considérable.
Elles peuvent jouer un rôle de tampon lors des périodes de sécheresse et contribuer à la résilience des territoires.
À une condition essentielle : ne pas les considérer comme inépuisables.
Une nappe souterraine se recharge. Cette recharge peut être lente, variable et dépendante des précipitations, des sols, de la végétation et du climat.
Les recherches consacrées au bassin amazonien montrent justement que les stocks d’eau souterraine connaissent des variations importantes et peuvent réagir aux grands phénomènes climatiques, notamment El Niño et La Niña.
L’idée d’un coffre-fort contenant une quantité fixe d’eau disponible pour plusieurs siècles est donc trompeuse.
Nous avons affaire à un système dynamique dont l’équilibre doit être compris avant toute exploitation importante.
Protéger cette eau avant d’avoir besoin d’elle
Il existe une autre urgence, beaucoup moins spectaculaire qu’un chiffre exprimé en millions de milliards de litres.
La pollution.
Une nappe souterraine peut être contaminée par les activités industrielles, minières et agricoles, par les hydrocarbures, par une urbanisation mal maîtrisée ou par des systèmes d’assainissement insuffisants.
Et lorsqu’une eau souterraine est polluée, sa restauration peut être extrêmement complexe.
La protection du SAGA commence donc probablement bien avant le premier forage.
Elle commence à la surface.
Protéger les sols, surveiller certaines activités industrielles, encadrer les zones minières, préserver les zones de recharge et améliorer l’assainissement revient aussi à protéger l’eau située parfois plusieurs centaines de mètres plus bas.
La forêt amazonienne est déjà considérée comme un patrimoine majeur pour sa biodiversité, son rôle climatique et son influence sur le cycle de l’eau.
Son sous-sol ajoute une raison supplémentaire de la considérer avec précaution.
Et si l’Amazonie devenait un laboratoire mondial de l’eau ?
C’est peut-être là que cette découverte devient réellement enthousiasmante.
Plutôt que de considérer immédiatement le SAGA comme une réserve à exploiter, nous pourrions en faire l’un des grands laboratoires naturels mondiaux consacrés à la compréhension et à la gestion des eaux souterraines.
Satellites, intelligence artificielle, capteurs, hydrogéologie, forages scientifiques, analyses chimiques, modélisation climatique : nous disposons désormais d’outils capables de suivre ces systèmes avec une précision inimaginable il y a encore quelques décennies.
Étudier le SAGA pourrait permettre de mieux comprendre comment les grandes réserves souterraines réagissent aux sécheresses, aux précipitations extrêmes, à la déforestation, aux transformations des sols et aux changements climatiques.
Ces connaissances dépasseraient largement les frontières de l’Amazonie.
Elles pourraient servir à mieux gérer d’autres aquifères, sur d’autres continents, dans des régions où l’eau devient déjà une ressource critique.
Dans cette perspective, la valeur du SAGA ne réside plus seulement dans l’eau qu’il contient, mais aussi dans tout ce qu’il peut nous apprendre.
Peut-on vraiment parler de « 250 ans d’eau pour l’humanité » ?
La formule est séduisante.
Elle mérite pourtant de rester ce qu’elle est : une extrapolation spectaculaire.
Transformer un volume géologique estimé en nombre d’années d’eau disponible pour huit milliards d’êtres humains suppose de connaître la quantité réellement accessible, la qualité de cette eau, son renouvellement, les conséquences environnementales des prélèvements et les infrastructures nécessaires à son utilisation.
À ce jour, la science ne permet pas d’affirmer sérieusement que le SAGA pourrait approvisionner toute l’humanité pendant 250 ans.
Mais avons-nous réellement besoin de cette promesse pour être impressionnés ?
Plus de 160 000 km³ estimés lors des premiers travaux, c’est déjà extraordinaire.
Et la question qui en découle est autrement plus importante qu’un slogan viral.
Le véritable progrès sera peut-être de savoir ne pas tout prendre
Pendant des siècles, découvrir une ressource naturelle conduisait presque automatiquement à se demander comment l’extraire.
Or, nous connaissons désormais le prix de cette logique lorsqu’elle devient systématique.
Forêts épuisées, sols dégradés, nappes phréatiques surexploitées, ressources minières exploitées jusqu’à leurs limites : notre histoire récente regorge d’exemples montrant que posséder une richesse naturelle et savoir la gérer sont deux choses très différentes.
Le SAGA nous offre peut-être l’occasion de faire autrement.
Nous pouvons approfondir les recherches.
Protéger les zones les plus fragiles.
Utiliser raisonnablement certaines ressources lorsqu’elles peuvent améliorer l’accès à l’eau.
Conserver d’autres réserves pour les générations futures.
Partager les connaissances acquises avec les régions du monde confrontées au stress hydrique.
Et surtout, résister à cette vieille tentation humaine qui consiste à confondre « nous avons trouvé quelque chose » avec « nous devons l’exploiter au maximum ».
Un trésor sous nos pieds. Et maintenant ?
La bonne nouvelle n’est finalement pas que nous aurions découvert « 250 ans d’eau ».
Elle est beaucoup plus belle que cela.
Notre planète possède encore des ressources considérables que nous connaissons imparfaitement. Et nous disposons aujourd’hui des connaissances et des technologies capables de nous apprendre à les comprendre, à les surveiller et à les préserver.
Sous l’Amazonie repose peut-être l’un de ces extraordinaires héritages naturels.
Une ressource capable d’aider des populations.
Une réserve stratégique pour l’avenir.
Un immense terrain de recherche scientifique.
Un patrimoine à transmettre.
Tout cela est possible.
Reste désormais la question la plus importante : qu’allons-nous choisir d’en faire ?
Car cette gigantesque réserve d’eau pourrait devenir un formidable patrimoine à protéger, à étudier et, lorsque les conditions le permettent, à utiliser intelligemment.
Elle pourrait aussi devenir une ressource de plus à surexploiter.
La Terre semble encore avoir quelques trésors en réserve.
Espérons simplement que, cette fois, l’humain fera le bon choix.
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Sources: Abreu, Francisco de Assis Matos de ; Cavalcante, Itabaraci Nazareno ; Matta, Milton Antônio da Silva. O Sistema Aquífero Grande Amazônia – SAGA: um imenso potencial de água subterrânea no Brasil, Águas Subterrâneas, 2013 – Sociedade Brasileira para o Progresso da Ciência (SBPC), travaux et communications consacrés au Sistema Aquífero Grande Amazônia – NASA / GRACE et GRACE-FO, données et travaux scientifiques sur l’évolution du stockage de l’eau terrestre et du bassin amazonien – Science of the Total Environment, étude consacrée aux variations des eaux souterraines du bassin amazonien à partir des données GRACE/GRACE-FO et de modèles d’apprentissage automatique, 2024 – Agência Nacional de Águas e Saneamento Básico (ANA), ressources et données relatives aux eaux souterraines et aux ressources hydriques du Brésil – Organização do Tratado de Cooperação Amazônica (OTCA), travaux consacrés aux ressources hydriques et aux systèmes aquifères amazoniens. Crédit visuel: Depositphotos

















