Par Sophie Denis — Fondatrice du Journal des Bonnes Nouvelles
Le Cannes Yachting Festival vient de refermer les portes de sa 49e édition et, une fois les pontons démontés, les yachts repartis et la Croisette rendue à son rythme habituel, une question reste : que raconte vraiment le plus grand salon nautique à flot d’Europe sur l’état du secteur ?
Le Journal des Bonnes Nouvelles était cette année encore accrédité pour couvrir l’événement. Nous avions annoncé avant son ouverture une édition placée sous le signe des grandes premières, du design et de l’innovation. Sur place, cette impression s’est largement confirmée.
Mais Cannes raconte aussi autre chose.
Car derrière les coques spectaculaires, les technologies impressionnantes et les bateaux dont les prix donnent parfois le vertige, le nautisme traverse lui aussi les turbulences d’une économie mondiale devenue beaucoup plus prudente.
Et c’est probablement ce contraste qui nous aura le plus intéressés cette année.
Cannes reste Cannes
Il faut d’abord rendre à l’événement ce qui lui appartient : le Cannes Yachting Festival reste une formidable vitrine mondiale du nautisme.
Du 8 au 13 septembre, le Vieux Port et Port Canto ont accueilli environ 56 000 visiteurs internationaux, 680 exposants, 700 bateaux de 5 à 55 mètres et près de 150 avant-premières mondiales. À cela s’ajoutaient 120 voiliers neufs, 180 unités jusqu’à 13 mètres dans la Power Boat Marina, 95 catamarans et près de 45 yachts d’occasion.
Des chiffres impressionnants, certes. Mais ce qui frappe surtout lorsque l’on parcourt le salon, c’est l’extraordinaire diversité de ce qui se joue aujourd’hui sur l’eau.
Le bateau n’est plus seulement une coque, un moteur et quelques cabines.
Il devient un concentré de design, d’architecture, de gestion énergétique, d’électronique, d’intelligence artificielle et de recherche sur les matériaux.
Et sur ce terrain-là, Cannes donne franchement envie de regarder vers l’avenir.
Le bateau de demain consommera autrement
La transition du nautisme était visible un peu partout.
Propulsion électrique ou hybride, panneaux solaires, hydrogénération, matériaux recyclés ou recyclables, optimisation de l’énergie à bord, navigation silencieuse, nouveaux systèmes de sécurité : les constructeurs travaillent désormais sur l’ensemble de l’écosystème du bateau.
L’Innovation Route 2026 était précisément consacrée aux technologies et initiatives durables qui cherchent à transformer la plaisance.
Parmi les projets présentés ces dernières éditions figurent des catamarans électro-solaires, des systèmes permettant de naviguer à faible vitesse en propulsion électrique, des solutions utilisant l’intelligence artificielle et la vision nocturne pour détecter les obstacles ou encore des bateaux construits avec une part croissante de matériaux circulaires et recyclables.
Tout n’est évidemment pas devenu « vert » parce qu’un moteur électrique apparaît dans une brochure. Un yacht reste un objet dont la construction et l’utilisation ont une empreinte importante.
Mais la direction prise par une partie de l’industrie est intéressante : autonomie, sobriété énergétique, silence, durabilité et optimisation deviennent de vrais sujets de conception.
Le catamaran continue sa révolution
Autre évidence de cette édition : le multicoque a définitivement changé de statut.
Le bilan du salon recense 95 catamarans, dont 51 à voile et 44 à moteur. Le Power Cat Village réunissait à lui seul une trentaine de catamarans à moteur.
Ce presque équilibre est révélateur.
Longtemps associé essentiellement à la croisière à voile et aux vacances sous les tropiques, le catamaran gagne désormais très sérieusement le marché du moteur. Les constructeurs exploitent ses volumes habitables, sa stabilité et les possibilités offertes par ses deux coques pour imaginer de nouveaux usages.
Cannes permet justement de voir ces mutations grandeur nature : les frontières entre yacht, bateau de voyage, villa flottante et plateforme technologique deviennent parfois étonnamment minces.
Pourtant, tout le marché ne navigue pas à la même vitesse
C’est probablement le point le moins spectaculaire du salon. Et pourtant le plus intéressant économiquement.
La profusion de bateaux exposés ne signifie pas que le marché du nautisme se porte partout merveilleusement bien.
En France, les ventes de bateaux neufs ont encore reculé de 5,2 % entre septembre 2025 et août 2026, avec 7 230 unités vendues contre 7 625 sur la période précédente. L’occasion résiste davantage, tout comme l’entretien, la maintenance, le refit et la location.
Les comptes du groupe Beneteau permettent également de mesurer les difficultés rencontrées par certains segments : son activité voile a reculé de 26,6 % en 2025, notamment sous l’effet d’une faible demande des particuliers pour les monocoques et du ralentissement du charter professionnel. Son activité moteur a, elle, reculé de 9,8 % sur l’année, avec cependant une reprise au second semestre.
Il faut donc éviter une conclusion trop simple : il n’existe pas un marché du bateau, mais plusieurs marchés qui évoluent très différemment.
Et c’est exactement ce que l’on ressent à Cannes.
Les très grandes unités continuent d’occuper une place spectaculaire. Le brokerage des yachts d’occasion de plus de 25 mètres réunissait encore près de 45 unités à Port Canto. À quelques centaines de mètres de là, la Power Boat Marina exposait 180 bateaux à moteur jusqu’à 13 mètres.
Deux mondes réunis dans un même salon.
Quand le bateau devient aussi un thermomètre économique
Ce contraste mérite que l’on s’y attarde.
Lorsqu’une partie du très haut de gamme continue de fonctionner tandis que la plaisance plus accessible subit davantage les arbitrages des ménages et des entreprises, le nautisme devient aussi un petit miroir de notre économie.
Inflation passée par là, financement plus coûteux, incertitudes économiques et géopolitiques : acheter un bateau de plaisance constitue évidemment l’une des dépenses que l’on peut reporter lorsque l’avenir paraît moins lisible.
Il serait en revanche hasardeux de tirer du seul Cannes Yachting Festival un bilan des ventes mondiales. Les chiffres consolidés des contrats signés pendant les six jours du salon ne sont pas publics. La fréquentation et le nombre de bateaux exposés mesurent la puissance de l’événement, pas les carnets de commandes des chantiers.
Cette nuance est importante.
Les pontons étaient pleins. Cela ne signifie pas que tous les marchés le sont.
L’innovation gagne aussi les coulisses du nautisme
À Cannes, l’innovation était partout : dans les bateaux, dans les technologies embarquées, mais aussi dans les nouveaux outils capables de transformer profondément les usages du secteur.
C’est notamment le cas d’EasyMLS, créé par Lionel Nicolaï. La plateforme réunit MLS privé, co-brokerage, multidiffusion des annonces, CRM et outils d’intelligence artificielle avec une ambition très concrète : simplifier considérablement le travail des professionnels et, derrière eux, faciliter la vente de bateaux pour leurs propriétaires.
Une idée simple dans son principe, très ambitieuse dans son déploiement, qui pourrait bien changer la façon dont des milliers de bateaux trouvent demain leur prochain propriétaire.
Ce que nous retiendrons de cette édition 2026
Des yachts magnifiques, évidemment.
Des mètres de teck, du carbone, des écrans partout, des salons qui ressemblent parfois davantage à ceux d’un palace qu’à l’intérieur d’un bateau.
Mais ce serait presque passer à côté du sujet.
Ce que nous avons surtout vu à Cannes cette année, c’est une industrie obligée de se réinventer pendant que son marché se transforme.
Elle cherche à consommer moins. À électrifier ce qui peut l’être. À mieux utiliser l’énergie disponible. À construire différemment. À prolonger la vie des bateaux existants. À automatiser certaines tâches. À utiliser l’intelligence artificielle. À inventer de nouveaux services. Et parfois simplement à rendre la navigation plus silencieuse et plus agréable.
Tout n’est pas résolu. Tout n’est pas écologique. Et toutes les innovations présentées aujourd’hui ne deviendront probablement pas les standards de demain.
Mais elles existent.
Et dans une période économique où beaucoup d’acheteurs réfléchissent davantage avant de signer un bon de commande, voir autant d’entreprises continuer à investir, chercher, tester et inventer constitue peut-être la meilleure nouvelle que nous ramenons des pontons cannois.
Le nautisme traverse une période de transformation.
À Cannes, nous avons surtout découvert un secteur qui refuse l’immobilisme et qui invente déjà la suite.
Et ça, au Journal des Bonnes Nouvelles, c’est exactement le genre d’avenir que nous aimons raconter.
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Sources : Cannes Yachting Festival – bilan et données officielles 2026 ; Fédération des Industries Nautiques – bilan de l’édition 2026 et données du marché français ; Groupe Beneteau – résultats 2025 publiés en février 2026 ; BoatIndustry – analyse du marché et bilan du Cannes Yachting Festival 2026 ; entretien réalisé par Sophie Denis avec Lionel Nicolaï, fondateur d’EasyMLS, au Cannes Yachting Festival 2026 – Crédits visuels: Cannes Yachting Festival




















