Fast fashion : les influenceurs paient-ils les erreurs des États ? Par Sophie Denis.
Le 29 juin 2026, le Parlement français a adopté définitivement la loi visant à lutter contre l’ultra fast fashion. Parmi les mesures les plus commentées : l’interdiction pour les influenceurs de promouvoir certaines marques comme Shein ou Temu, considérées comme emblématiques de ce modèle de consommation.
Sur le principe, difficile de contester l’objectif.
L’industrie textile est l’une des plus polluantes au monde. Les vêtements sont produits à un rythme effréné, achetés, portés quelques fois puis jetés. Il fallait agir.
Mais une question me dérange profondément.
Les influenceurs paient-ils aujourd’hui les erreurs de décisions prises bien avant eux ?
Un problème qui ne date pas de TikTok
Avant Instagram.
Avant TikTok.
Avant les codes promo et les « haul » à répétition.
Nous faisions déjà la queue chez Zara pendant les soldes.
Nous remplissions nos sacs chez H&M, Mango, Kiabi, Primark ou C&A.
Puis sont arrivés Shein, Temu et d’autres plateformes capables de proposer des milliers de nouveaux produits chaque jour à des prix défiant toute concurrence.
Les influenceurs ont évidemment participé à leur succès.
Personne ne peut le nier.
Mais ils n’ont pas créé ce système.
Ils ne sont pas à l’origine des règles qui ont permis à ces modèles économiques de prospérer.
Ils ne négocient pas les accords commerciaux.
Ils ne fixent pas les règles douanières.
Ils ne décident pas des politiques fiscales.
Ils utilisent un système qui existait déjà.
Le vrai débat est ailleurs
Si demain tous les influenceurs français arrêtaient de parler de Shein ou de Temu, que se passerait-il ?
Ces entreprises fermeraient-elles leurs portes ?
Évidemment non.
Leurs applications continueraient d’être téléchargées.
Leurs algorithmes continueraient de proposer leurs produits.
Leurs campagnes publicitaires continueraient d’inonder Internet.
Leurs prix resteraient tout aussi attractifs.
Et les consommateurs pourraient toujours acheter en quelques clics.
Peut-on réellement résoudre un problème mondial en faisant taire ceux qui en parlent, sans remettre en cause le système qui l’a rendu possible ?
Une responsabilité collective
Soyons honnêtes.
Aucun influenceur ne peut obliger quelqu’un à sortir sa carte bancaire.
À la fin, c’est toujours le consommateur qui clique sur « Acheter ».
Pendant des années, nous avons tous profité d’une mode toujours moins chère.
Nous avons acheté des vêtements que nous ne portions parfois qu’une seule fois.
Nous avons accepté l’idée qu’un tee-shirt puisse coûter moins cher qu’un sandwich.
Cette réalité nous concerne tous.
Les consommateurs.
Les marques.
Les plateformes.
Les influenceurs.
Mais aussi les États.
Car si ces entreprises ont pu se développer aussi vite, c’est parce qu’un cadre économique, commercial et réglementaire leur a permis de le faire.
Pourquoi s’attaquer aux conséquences plutôt qu’aux causes ?
Pourquoi concentrer le débat sur les influenceurs plutôt que sur les mécanismes qui rendent ce modèle possible ?
Pourquoi laisser des plateformes vendre des millions de produits à des prix dérisoires avant de s’étonner qu’elles rencontrent un succès phénoménal ?
Pourquoi toujours intervenir une fois que le problème est installé ?
Cette loi donne le sentiment que l’on traite les conséquences plutôt que les causes.
Comme si l’on cherchait un symbole plus qu’une véritable solution.
Et les consommateurs dans tout ça ?
Il existe une réflexion que chacun devrait avoir en tête.
Une entreprise ne produit que parce qu’il existe une demande.
Si plus personne n’achetait chez Shein, Temu, AliExpress, Zara, H&M ou n’importe quelle autre enseigne, leur modèle économique s’effondrerait naturellement.
Le pouvoir du consommateur est immense.
Chaque achat valide un système.
Chaque refus d’acheter en remet un autre en question.
Nous avons souvent plus de pouvoir que nous ne l’imaginons.
Ce qui me dérange dans cette affaire dépasse largement la fast fashion.
Depuis plusieurs années, j’ai le sentiment que l’on demande de plus en plus aux citoyens de réparer les conséquences de décisions qu’ils n’ont jamais prises.
On taxe.
On interdit.
On réglemente.
On culpabilise.
On désigne des responsables visibles.
Mais on parle beaucoup moins des choix économiques et politiques qui ont permis à ces modèles d’exister.
Les influenceurs deviennent aujourd’hui une cible facile.
Hier, c’était une autre profession.
Demain, ce sera peut-être une autre catégorie de citoyens.
Pendant ce temps, les véritables mécanismes qui alimentent ces dérives continuent de fonctionner.
Pour conclure…
Nous ne sommes pas dupes.
À force de faire peser la responsabilité sur les individus plutôt que d’interroger les décisions structurelles, un malaise grandit.
Nous avons le sentiment que les citoyens doivent toujours payer davantage : par leurs impôts, leurs taxes, leurs contraintes ou leur culpabilité, tandis que les grandes décisions qui ont construit ce système sont rarement remises en question.
Toutes les grandes causes semblent aujourd’hui financées par les citoyens.
Toutes les responsabilités semblent finir par reposer sur eux.
Cette impression mérite d’être entendue.
Car gouverner, ce n’est pas seulement demander des efforts. C’est aussi avoir le courage d’assumer les conséquences des choix politiques, économiques et commerciaux qui façonnent notre société.
Alors oui, régulons l’ultra fast fashion.
Mais si nous voulons vraiment changer les choses, ayons l’honnêteté de regarder l’ensemble de la chaîne : les marques, les plateformes, les accords commerciaux, les pouvoirs publics… et nous-mêmes.
Car ce n’est qu’en s’attaquant aux causes profondes, et non aux seuls symboles, que l’on pourra espérer construire un modèle plus juste et plus durable.
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Sources: JDBN – Ministère de la Transition écologique – Lutte contre l’ultra fast fashion : commission mixte paritaire du 17 juin 2026 – Euronews – Le Parlement adopte définitivement la loi contre l’ultra fast fashion (29 juin 2026) – Crédit visuel: ai généré pour le JDBN

















