Par Sophie Denis

Nous sommes la première génération qui choisit de guérir plutôt que de survivre

Du moins, c’est l’intuition qui s’est imposée à moi après plus de trente ans à écouter des milliers de parcours de vie. Entre les avancées des neurosciences, l’émergence du développement personnel, les nouvelles aspirations de la jeunesse et les bouleversements de notre époque, une question mérite d’être posée : et si nous assistions à une véritable évolution de la conscience humaine ?

Une mutation de civilisation

Il y a des époques qui construisent des empires.

D’autres inventent des machines.

Certaines repoussent les frontières de la science.

La nôtre est peut-être la première qui tente de guérir consciemment.

Cette phrase pourra faire sourire.

Pourtant, regardons autour de nous.

Jamais, dans l’histoire de l’humanité, autant d’êtres humains n’ont cherché à comprendre leur fonctionnement intérieur. Jamais les mots « traumatisme », « résilience », « hypersensibilité », « intelligence émotionnelle », « méditation », « intuition », « santé mentale » ou « transgénérationnel » n’ont autant quitté les universités et les cabinets spécialisés pour entrer dans les conversations du quotidien.

Ce phénomène dépasse largement le développement personnel.

Il raconte autre chose.

Une mutation de civilisation.

Carl Gustav Jung écrivait : « Tant que vous ne rendez pas l’inconscient conscient, il dirigera votre vie et vous appellerez cela le destin. »

Pendant longtemps, cette idée relevait essentiellement de la philosophie, de la psychologie analytique ou de la spiritualité.

Aujourd’hui, les neurosciences nous apprennent que notre cerveau conserve une capacité d’adaptation tout au long de la vie. Cette plasticité cérébrale signifie que nous ne sommes pas condamnés à répéter éternellement nos schémas, même si les habitudes profondément ancrées peuvent être difficiles à modifier. Ce que certaines traditions spirituelles pressentaient depuis des siècles trouve désormais, sur certains aspects, des échos dans les recherches contemporaines.

Pendant des siècles, nous avons appris à transformer le monde. Peut-être que le XXIᵉ siècle sera celui où nous apprendrons enfin à nous transformer nous-mêmes.

Nous avons appris à conquérir le monde. Nous avons oublié de nous rencontrer nous-mêmes.

Avant, nos sociétés se sont organisées autour d’une priorité : survivre.

Il fallait nourrir sa famille.

Reconstruire après les guerres.

Produire davantage.

Consommer davantage.

Posséder davantage.

L’intelligence se mesurait à ce que l’on savait faire.

La réussite à ce que l’on possédait.

Aujourd’hui, une autre question émerge.

Qui suis-je lorsque je cesse simplement de survivre ?

Cette question est révolutionnaire.

Parce qu’elle déplace le centre de gravité de toute une civilisation.

Guérir est peut-être le véritable progrès

Je ne parle pas ici de religion.

Je ne parle pas davantage d’un courant politique.

Je parle d’une évolution de la conscience humaine.

Depuis plus de trente ans que j’accompagne des personnes comme médium, j’ai vu défiler des milliers d’histoires.

Des chefs d’entreprise.

Des ouvriers.

Des artistes.

Des médecins.

Des étudiants.

Des retraités.

Des croyants.

Des athées.

Au fond, les questions étaient toujours les mêmes.

Pourquoi ai-je si peur ?

Pourquoi est-ce que je reproduis ce que j’avais juré de ne jamais reproduire ?

Pourquoi certaines blessures traversent-elles plusieurs générations comme si elles possédaient leur propre mémoire ?

Longtemps, nous avons pensé que la souffrance était une fatalité.

Aujourd’hui, une génération entière semble répondre qu’elle est peut-être un langage.

Et qu’un langage peut être compris.

Ce que nos parents nous ont transmis

Mon père est décédé lorsque j’avais treize ans.

Une partie de mon enfance s’est construite chez mes grands-parents. Puis j’ai retrouvé ma mère, dont la vie était rythmée par le travail. Elle avançait comme beaucoup de femmes de sa génération : avec courage, avec une immense volonté, et la conviction que le meilleur cadeau que l’on puisse faire à ses enfants est de leur offrir un avenir.

Je ne lui reproche rien.

Avec le temps, j’ai compris que nos parents ne nous transmettent pas seulement ce qu’ils savent. Ils nous transmettent aussi ce qu’ils ont pu construire malgré leurs propres épreuves.

Et c’est peut-être là que commence le véritable travail de chaque génération : accueillir cet héritage avec gratitude, puis y ajouter un peu plus de conscience avant de le transmettre à son tour.

Je ne raconte pas cela pour susciter la compassion.

Je le raconte parce que cette histoire ressemble à des millions d’autres.

Nos parents ont fait ce qu’ils pouvaient.

Avec leurs blessures.

Leurs peurs.

Leurs silences.

Leurs propres héritages.

On reproche beaucoup à la génération précédente.

Je préfère lui rendre justice.

Elle nous a transmis ce qu’elle connaissait.

Et l’on ne peut transmettre ce que l’on n’a jamais reçu.

La première génération qui veut interrompre la chaîne

En revanche, je constate quelque chose d’inédit.

Pour la première fois, des millions de parents cherchent consciemment à ne plus transmettre leurs blessures à leurs enfants.

Ils lisent.

Ils consultent.

Ils se remettent en question.

Ils apprennent à demander pardon.

Ils osent dire : « Je me suis trompé. »

Cela paraît anodin.

C’est pourtant une révolution anthropologique.

Pendant des siècles, l’autorité avait toujours raison.

Aujourd’hui, l’autorité accepte d’apprendre.

Les enfants d’une nouvelle conscience ?

On parle beaucoup des enfants « indigo », « cristal » ou « arc-en-ciel ».

Ces notions ne relèvent pas du consensus scientifique, et chacun est libre d’y adhérer ou non.

Personnellement j’y crois profondément.

Je rencontre des jeunes qui ne supportent plus certaines violences que leurs parents considéraient comme normales.

Ils refusent de vivre pour travailler.

Ils questionnent la consommation.

Ils s’intéressent à la nutrition, à l’écologie, au bien-être animal, aux médecines alternatives, à la philosophie, à la psychologie, à la spiritualité ou encore aux neurosciences avec une curiosité que l’on voyait rarement il y a seulement trente ans.

Certains y verront une mode.

Moi, j’y vois les premiers signes d’un changement de paradigme.

Les marchands arrivent toujours après les pionniers

Évidemment, lorsqu’un mouvement prend de l’ampleur, les marchands arrivent.

Le développement personnel n’échappe pas à cette règle.

Il existe des gourous.

Des pseudo-thérapeutes.

Des vendeurs de recettes miracles.

Des personnes qui exploitent la vulnérabilité des autres.

Il y en aura toujours.

Comme il existe de mauvais médecins sans que cela remette en cause la médecine.

De mauvais journalistes sans que cela condamne le journalisme.

De mauvais enseignants sans que cela discrédite l’école.

Les imposteurs ne prouvent pas que la quête est fausse.

Ils prouvent seulement qu’elle attire désormais les foules.

Et si la plus grande révolution était silencieuse ?

Je crois aussi que mes filles ont changé ma vie.

Longtemps, j’ai cru que j’étais venue au monde pour les élever.

Aujourd’hui, je sais qu’ elles sont venues pour m’élever, elles aussi.

Elles m’ont obligée à remettre en question des évidences.

À guérir certaines blessures.

À regarder autrement les relations humaines.

À comprendre que l’amour n’est pas seulement un sentiment.

C’est un travail.

Peut-être même le plus exigeant de tous.

Et l’IA dans tout ça?

Je souris lorsque j’entends dire que l’intelligence artificielle détruira l’humanité.

Chaque révolution technologique a suscité les mêmes peurs.

Je préfère une autre lecture.

Si l’intelligence artificielle nous libère des tâches mécaniques, répétitives et chronophages, alors elle nous rendra peut-être ce qui manque le plus à notre époque : le temps.

Le temps de créer.

Le temps d’aimer.

Le temps de transmettre.

Le temps de contempler.

Aucune machine ne remplacera l’intuition.

Aucune machine ne remplacera la conscience.

Aucune machine ne remplacera l’amour.

En revanche, elle peut nous permettre de consacrer davantage d’énergie à ce qui fait précisément de nous des êtres humains.


Alors oui.

Le monde traverse une période de turbulences.

Les guerres existent.

Les feux ravagent des régions entières.

Les équilibres géopolitiques se déplacent.

Les modèles économiques montrent leurs limites.

Mais derrière ce vacarme, une autre histoire est en train de s’écrire.

Silencieusement.

Des millions de personnes redécouvrent le goût du vivant.

Elles jardinent.

Elles cuisinent.

Elles lisent.

Elles méditent.

Elles prennent soin de leur santé avant de tomber malades.

Elles s’interrogent sur la souffrance animale.

Elles recherchent davantage de cohérence que de confort.

Cette révolution ne se mesure pas au nombre de bombes ni aux indices boursiers.

Elle se mesure au nombre de consciences qui s’éveillent.

Peut-être sommes-nous en train d’assister à la plus grande transformation de notre histoire.

Non pas celle des technologies.

Mais celle de notre regard sur nous-mêmes.

Et si c’était cela, finalement, la véritable évolution de l’humanité ?

Non pas devenir plus puissants.

Mais devenir plus conscients.

Parce qu’une civilisation ne change jamais durablement lorsque ses lois changent.

Elle change lorsque les êtres humains qui la composent cessent de transmettre leurs blessures et commencent enfin à transmettre leur paix.

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Sources: Cet article est un éditorial. Il exprime la réflexion personnelle de Sophie Denis, fondée sur plus de trente années d’accompagnement, de rencontres humaines et de recherches personnelles. Les références aux neurosciences, à la psychologie et à la philosophie sont utilisées pour nourrir cette réflexion, qui n’a pas vocation à établir une vérité scientifique mais à ouvrir un espace de questionnement – Crédit photo : Collection personnelle – Sophie Denis