On m’a régulièrement répété, ces dernières années, que j’étais peut-être (peut-être) « le seul à fonctionner ainsi », dans notre petit monde du film d’aventure. Derrière ce « on » se retrouvent des programmateurs culturels, des présidents de festivals ou des camarades réalisateurs – ainsi que mon mentor et ami Yipie, ancien de la production audiovisuelle et télévisuelle française qui, selon une logique qui lui est propre, croit fermement en mon travail depuis le début.

Je n’y avais jusque là pas accordé grande attention, c’était un peu comme une ritournelle qui revenait parfois et tournait un temps dans un coin de ma tête, car ma méthode m’a toujours semblé tout à fait naturelle. Mais à force de me l’entendre dire, voilà que je me suis mis à réfléchir : que désigne-donc ce « fonctionnement » ? mon fonctionnement ? Mon ami Virgile, plus récemment, qui organise désormais avec sa femme Marion le festival du film d’aventure de Lons-le-Saunier, me l’a encore répété à La Rochelle, où nous présentions nos travaux en novembre dernier : « Damien, je pense qu’il n’y a que toi à travailler ainsi. »

Ce n’est pas à proprement parler ma conviction, je ne me pose pas la question en ces termes, et qu’importe finalement, mais comme la-dite question revient souvent, également, dans vos commentaires et messages – « mais comment fonctionnes-tu Damien ? » – explorons succinctement ce « travailler ainsi ». J’aime que les choses soient dites. Et prône la transparence.

Sur près d’une quinzaine de films publiés en 6 années, deux* à ce jour ont fait l’objet d’un financement à priori. Lequel financement j’ai fondé, pour son évaluation, sur le barème J.R.I. – Journaliste Reporter d’Images – soit 350 € par jour de tournage et 250 € par jour de montage, aux dernières nouvelles. N’en déplaise au barème comme aux comptables bougons, si cela m’a servi de base de calcul, j’ai dans les deux cas arrondi le devis au plus arrangeant pour le client (ou compétitif à mes yeux, c’est selon, l’idée étant quelque part que le client ne puisse pas dire non) et fourni pour finir nettement plus de travail, en volume horaire, que prévu, et cela me convient. Je ne cours pas après la fortune, juste une honorable rémunération pour mon travail, lequel me paye tout autant en passion assouvie, rencontres merveilleuses et aventures lointaines ou locales.

Mais quid des dix et plus autres réalisations ?
Bénévoles.
Mais avec, pourrait-on l’appeler, un plan d’investissement à long terme.
Très long terme…

D’une part, je m’arrange toujours pour n’avoir aucun ou peu de frais. D’autre part, je réalise des économies substantielles, significatives ! grâce à mes nombreux sponsors, que je remercie régulièrement dans ces pages et au travers de mes productions, sans crainte du conflit d’intérêt ni tabous, car l’échange de bons procédés est fort simple : on m’aide à monter des projets et des films, je promeus en conséquence.

Aucun frais, comme par exemple quand je pars tourner en Laponie ou à Svalbardbénévolement mais aux frais des protagonistes. Ou comme quand je réalise une traversée de la Chartreuse en courant hors sentiers (l’aventure locale, c’est aussi le gage d’un budget dérisoire, auto-stop et coup de pouce à l’appui). Peu de frais, comme quand nous allons parcourir l’Islande à tandem et que le budget du voyage n’a à couvrir qu’un coup de bateau et deux réservoirs de gasoil. D’une façon générale, la Débrouille – oui, avec un D majuscule – est de mise (que dis-je, c’est un mot d’ordre, un leitmotive, un art de vivre !), la nuit se passe sous tente et/ou chez l’habitant, tout est astuce, audace, opportunisme. J’interpelle les locaux, sympathise, me rend utile, charme, donne beaucoup de moi sans tenir de comptes car la vie rend au centuple à qui se livre, le voyage m’a appris cela, et deux ou trois autres bouts de sagesse essentielle.

Économies significatives car si toutes ces aventures impliquent une consommation non négligeables de matériel, celui-ci m’est offert, probablement à 80%, par des partenaires ; je les choisis et les démarche plutôt en fonction de mes valeurs, et très souvent nos affinités humaines cimentent l’accord – je ne fais guère de pub aveuglément pour des marques et je me prostitue pas pour des personnes dont je ne cautionne pas l’action. En revanche, je le dis sans honte, je collabore avec nombre de fabricants, distributeurs, magasins, etc. qui sans être au summum de l’exemplarité en terme de valeurs humaines et écologiques, ont une identité, une présence sur le marché qui fait sens. Et très concrètement, cela m’évite des postes de dépenses parfois mirobolants.

Cas d’école : le tournage de « 71° Solitude Nord » avec Nathalie Courtet, en Laponie. Mon travail préparatoire, l’écriture du film, la prise de contact, la fourniture de quantités gargantuesques de nourriture, à Nathalie et moi-même, via des sponsors démarchés pour l’occasion (pour autour de 1500 € de denrées, prix public), le tournage pendant près de 5 semaines, l’appui logistique à Nathalie, puis enfin toute la production du film et sa diffusion/distribution : tout est bénévole, c’est à dire non rémunéré. Au barème J.R.I. cela représente environ 16 000 € de salaire et d’investissement matériel. Plan à très long terme, disais-je plus haut : à force de projections-débats, de ventes de DVD, de diffusions, même modestes, en télé, dans 10 ans je me serai payé de ce boulot. En attendant, j’ai cumulé un grand nombre de films en peu de temps car je sais que chacun me rapporte quelques miettes, mais qu’à force d’amasser les miettes (et de tempérer mon appétit, vive la sobriété heureuse) le pain quotidien prend allure.

Et ça me convient.

Un film comme « 71° Solitude Nord » ne pourrait pas exister autrement. Nathalie n’avait pas un kopeck pour financer un réalisateur ; rien que les frais supplémentaires engagés par ma présence – un aller-retour en avion d’une valeur de 500 ou 600 € et un surcoût de carburant car mon fourgon fut le véhicule officiel de l’aventure et non pas sa petite R11 – sont délicats à sortir pour Nathalie, elle-même indépendante**. Pour alléger la facture, je lui ai donc fait bénéficier de mes sponsors, comme dit plus haut. Si je me cramponne à une économie conventionnelle et me cache derrière un devis, pas de film. A l’opposé, si un producteur s’intéressait à une telle démarche, y mettait des moyens, finançait la réalisation d’un documentaire, il y aurait bel et bien un film, mais très différent : notre travail relève tout à la fois du portrait authentique, du film d’auteur, de l’ovni narratif – parfaitement ! Avec une production plus conventionnelle, nous aurions dû rentrer dans des cases. Les cases, ni Nathalie ni moi n’aimons guère. J’ai opté pour un film qui lui colle à la peau, coûte que coûte. J’ai pris le pari.

J’aborde chaque projet avec un mélange de naïveté et de confiance en moi qui peut sembler, de l’extérieur, déplacé, farfelu. Une ingénuité que je sais être génératrice d’originalité, mais tout de même quelques années de modeste bouteille à rouler ma caméra dans le monde.

Je prends le pari.

Je me jette à l’eau.

Mon pari, c’est qu’en solitaire, sans autre armes que mes deux jambes, mes deux bras, une tête efficace et plein de bonne volonté, je peux assurer un travail d’homme-orchestre de la réalisation et de la production audiovisuelle. Qu’avec un matériel de tournage peu onéreux, et pas plus encombrant***, je parviendrai à ramener des images de haute qualité qui sauront séduire les festivals, le public, des diffuseurs. Que la richesse et la finesse de mon écriture, mon style, pourrons séduire, créer un genre, une patte. Qu’on me pardonnera les approximations qui se glissent fatalement dans un travail relevant malgré tout pas mal du bricolage – le micro qui meurt dans le grand froid sans que j’ai de rechange, les écarts d’étalonnage parce que dans ma fougue j’enchaine les films si vite que la fin du montage est souvent un sprint, la provocation latente parce que je prends un malin plaisir à interpréter le manuel à rebrousse-poils (quand je prends la peine de le lire tout court…).

C’est un pari audacieux, et, reconnaissons-le, parfaitement prétentieux. J’ai une grande gueule, oui, mais c’est ce pari qui me fait tenir depuis 6 ans. Et quand j’observe que les sollicitations croissent – lentement mais sûrement, on vient de plus en plus m’embaucher pour aller réaliser les films des autres – je finis par y croire.

Croire que mon approche n’est pas que ma lubie mégalo mais vient satisfaire un vrai besoin.

L’expédition entre copains (comme dans le cas de « Mutation Au Sommet« ), ou l’aventurier solitaire telle que Nathalie, méritent, par leur démarche, leurs valeurs, leur message, leur humanité, qu’un film leur soit consacré. Je crois combler l’espace vide entre la production conventionnelle – dont les budgets sont inaccessibles aux petites gens de l’aventure et du voyage que nous sommes, et qui suivent des écritures parfois impersonnelles avec trop de formatage – et l’auto-production complète par des novices – qui certes peut ramener un chouette souvenir mais n’ira que rarement dérider les mines circonspectes des décideurs, dans les bureaux de chaînes télé aux cahier des charges long comme un jour sans pain, ou les programmateurs de festivals qui en ont déjà vu dix et cent dans la même veine.

Mes films sont réalisés à l’énergie, comme le disait Stéphane Frémond, président et organisateur, avec son association Latitude Sports et toute sa fine équipe rochelloise, du formidable festival de La Rochelle évoqué plus haut. Mais la qualité est au rendez-vous – pari « prétentieux » disais-je plus haut. Il me faut garder cette foi, c’est incontournable. Laisser de côté la modestie, fausse ou authentique, et croire fermement que oui, je SAIS faire de BONS et BEAUX films, tout seul, quoiqu’en pensent certains dinosaures du PAF qui sont descendus du train et le laissent repartir sans eux, plongés dans leur manuel. Si je n’y crois pas, si je ne crois pas en moi, j’arrête.

Mais je n’arrête pas.

« 71° Solitude Nord« , qui mêle mon style irrévérencieux, mes prises de vue tous-terrains et mes musiques « barockeuses » à l’accent jurassien épais de Nathalie posé sur sa prose austère et terriblement poétique à la fois, pour enrober sa personnalité en bois brut dans les accords d’une contemplation qui flirte avec l’introspection, a d’abord suscité le dédain des gens de télé et jury. « C’est insupportable, son accent, on ne tient pas 10 minutes », m’a-t-on asséné. « Je n’ai vu qu’une femme en colère pendant une heure… », m’a-t-on glissé. Et même « Bon, écoute, tu vas vite oublier ce film et passer à la suite, hein ? ».

Mais je n’arrête pas. Et deux années plus tard, le voilà diffusé en télévision alors qu’il a conquis le public de nombreux festivals et projections-débats Planète.D – aux Écrans de l’Aventure de Dijon, l’organisation nous a confié son sentiment, personnel certes, mais assumé : s’il y avait eu un prix du public, il était pour Nathalie. D’ailleurs, le livre de Nathalie a été la meilleure vente du festival, suite à la projection.
« You must believe, my friend, you must believe… »
Comme dit Virgile, encore lui : on n’est pas à l’abri d’un coup de chance.

« Mutation Au Sommet » – qui raconte l’ascension du sommet du Svalbard par une cordée handiski, et sa descente en freeride – c’est à dire, pour parler franc, qui ne raconte rien, il n’y a pas d’histoire de fond, plutôt une aventure décalée – est le parfait exemple de « mon style » lorsque je le mets au service des autres : narration et structure temporelle un rien alambiquées, mise en avant de valeurs humaines fortes et d’humour au scalpel (ou à la pelle à neige…) pour enrober l’absence de scénario ou de dramaturgie véritable, esthétique appuyée par des musiques que personne n’attendrait au tournant, rythme soutenu. Du Planète.D, dirait-on. Du Planète.D, a-t-on dit d’ailleurs. Un film réalisé bénévolement et sur lequel je me serai payé, là encore, dans dix ans ; un film qui ignore superbement les codes du genre – je ne suis pas hautain, je ne les connais pas, ces codes, et pour vous dire franchement je m’en fous un peu, tout ce que j’aime c’est (me) raconter de belles histoires. Mais un film qui a déjà été diffusé, quelques mois après sa sortie, dans des festivals et en télé partout dans le monde (Népal, Slovaquie, Pologne…). Un film qui, j’espère, montre que Planète.D mérite sa place dans le paysage audiovisuelle. Une petite place, je ne suis pas gourmand, mais une place qui fait un peu de bruit tout de même (du rire, des accords de guitares, du vent dans le micro…).

Pour revenir (et finir) sur l’aspect financier de mon travail, c’est le cumul qui me fait surnager et parfois même bien surfer la vague. Faire feu de tous bois. Projections-débats, ventes de marchandises, droits d’auteur, une vente en télé par-ci, un film de commande par-là. Pas de quoi acheter une voiture neuve ou une maison sur plan – plutôt un vieux fourgon et un petit appartement en habitat groupé : tout se tient, mes choix de vie et de consommation tâchent d’être au diapason de ma carrière de réalisateur-homme-orchestre. Cohérence. J’essaye. Le bonheur, dit-on, c’est de désirer ce qu’on a.

Et oui, c’est beaucoup (beaucoup) de boulot.
Mais figurez-vous que je n’ai jamais été aussi heureux, aussi épanoui, et comblé, par un job.
Ce foutu job me tient éveillé la nuit, grignote mes heures de sommeil et si je n’y prends pas garde, il boufferait mes heures de vie de famille (et j’y prends garde ! mes filles, avec qui j’entretiens une relation fortissime, en témoigneront un jour) ; ce job a contribué à mettre à genoux mon entente, que je croyais indéfectible, avec Delphine, qui a été ma compagne et mon amoureuse – soyons clair, la femme de ma vie – pendant 11 années et avec qui je continue d’élever nos deux filles merveilleuses, en attendant, après avoir tenté tout ce que je pouvais, pour elle, je ne sais quelle issue à sa profonde crise de la quarantaine (dans le manuel, c’est écrit « midlife crisis », et puis aussi « burn-out parental » ou « childhood wounds », mais bon, l’ennemi numéro un, semble-t-il, c’est le réalisateur passionné, le rêveur exigeant, le mangeur engagé, l’écolo actif, l’homme foncièrement invivable, il paraît bien, à cause de tout ça). Ce foutu job ne reconnaît ni week-end ni vacances et c’est un tour de force que de faire des pauses, de se les imposer pour ne pas plonger dans la fuite en avant ou la course à la production (la pression sociale, la retraite, et les « tu n’as pas un vrai métier, sinon, Damien ? »). Ce foutu job m’a révélé à moi-même et si j’y perds des plumes au passage, je tiens bon la barre, autant que faire se peut, je remets en question chaque jour mon engagement, pour affiner toujours plus, améliorer et grandir toujours plus haut, car oui ce foutu job est un marathon quasi-permanent mais une profonde source de joie et d’accomplissement. Qu’on se le dise.

J’ai parlé d’argent dans cet article mais ce foutu job, pour finir – long story short comme disent les Brits – c’est celui de conteur. Tout ce que j’aime dans ce foutu job peut se résumer à cela : montrer, raconter, la beauté des lieux, la beauté des gens. La VIE.

Alors à celles et ceux qui ont cru en moi et qui continuent, d’une phrase anodine, d’un geste affectueux, d’une petite ligne dans un email, à me faire comprendre que Planète.D leur fait du bien et a le mérite d’exister, je dis merci. Merci de m’aimer et de me faire aimer ce foutu job !

 

 

* Il s’agit de « Univertical » et de « Pneus Hiver Obligatoires« , deux films financés par les organismes locaux dédiés à la promotion touristique – la mairie de Samoëns dans le premier cas, les communautés de commune et les Grandes Traversées du Vercors dans l’autre – pour des budgets de respectivement 8000 € et 11000 €, pour la production, dans les deux cas, d’un 26 minutes et d’un 52 minutes, sans compter des vidéos annexes et des prestations de projections-débats, la fourniture de photos et de textes/articles.

** Nathalie est accompagnatrice en moyenne montagne dans le Jura.

*** Mon matériel est composé de :
– un Canon 5D MKII trouvé au rabais sur internet avec deux objectifs Canon série L (15mm-55mm et 70mm-200mm) achetés d’occasion
– un trépied avec slider bricolé maison à partir d’une version industrielle achetée sur internet
– micro filaire, micro sans fil, batteries, filtres, cartes mémoires
– une GoPro H4+ avec quelques accessoires (pince, stabilisateur)
pour un budget global (prix public à l’achat) d’environ 4000 €

 

SITE DAMIEN ARTERO 

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http://www.planeted.eu/

Planète.D est le label derrière lequel officie Damien, en totale autonomie. Reporter de bonnes nouvelles auto-proclamé, sous ce nom, il réalise des films, des vidéos ou des expositions photo, rédige des articles ou publie des livres. Planète.D est un joyeux cocktail de découverte, de rire, de beauté, de réflexion et d’aventure, qui n’oublie pas de garder le cap sur des valeurs essentielles – éveil, écologie, durabilité, amour – tout en s’autorisant de multiples détours pour faire de la vie un amusement permanent.

 

DAMIEN ARTERO

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crédit photo: Delphine Million
Damien est réalisateur indépendant depuis un voyage autour du monde qui a initié un mode de vie.

C’est un sportif, un grand voyageur, un père de famille, un rêveur et un électron libre, sans cesse en mouvement, insatiable et pluri-actif.

Auteur engagé, il a une ribambelle de films-documentaires à son palmarès.

Quand il s’immobilise un peu, Damien vit au cœur des Alpes dans un habitat groupé.

En constante recherche du mode de vie le plus durable, sain et adapté à ses activités sportives et nomades, il a réalisé en 2012 un documentaire sur l’alimentation vivante qu’il a depuis lors adoptée.

 

MA CONTRIBUTION AU JBN:

« Reporter de bonnes nouvelles auto-proclamé moi-même, je ne pouvais qu’être sensible à la démarche positiviste du JBN.

A la façon de Jim Carrey dans le film ‘Yes man’, j’ai une fâcheuse tendance à saisir toutes les perches que la vie veut bien me tendre.

Aussi suis-je content de me rendre disponible et de partager avec vous sur le portail du JBN. »

– Damien

 

sources: JBN – crédit photo: Delphine MILLION – http://www.planeted.eu/