Thomas Pesquet sur l’ISS : « C’est une expérience hors du commun qui m’attend ! »

 

Dans deux mois, Thomas Pesquet s’envolera depuis Baïkonour pour rejoindre la Station spatiale internationale. De passage à Paris jeudi 15 septembre, il s’est plié au jeu des questions pour sciencesetavenir.fr

Thomas Pesquet, astronaute européen prêt pour son départ le 15 novembre. ©ESA
Thomas Pesquet, astronaute européen prêt pour son départ le 15 novembre. ©ESA
 

ORBITE.

Le 15 novembre, l’astronaute français de l’Agence spatiale européenne (ESA) quittera la Terre pour rejoindre la Station spatiale internationale. Il sera de retour sur Terre en mai 2017. Il s’apprête ainsi à passer 180 jours à bord, de la station. Voici les thèmes qu’il a abordés devant des journalistes spécialisés avec l’enjouement de celui qui s’apprête à vivre son rêve d’enfant.

 

La géographie de la station.

« Dans la station, il y a deux grands acteurs : les Russes et le côté anglais, qui comprend les Américains, les Européens, les Japonais et les Canadiens. La langue officielle est normalement l’anglais mais côté russe tout a été conçu en russe, donc on y parle russe. En fait, c’est un peu des deux en fonction des individus, on s’adapte. Et parfois on parle un mélange d’anglais et de russe. »

 

Déroulé d’une journée type.

« Les journées à bord de la station sont très cadrées. Réveillés vers 6h00, on dispose d’une heure environ, pour prendre le petit déjeuner, faire sa toilette avec des lingettes, lire le programme de la journée. A 7h00, la journée commence véritablement avec une conférence audio en liaison avec les centres de contrôle sur Terre, que ce soit à Moscou, à Houston, au Munich ou au Japon. On nous présente le plan de la journée, qui a été affiné dans la nuit. Puis chaque astronaute respecte son emploi du temps composé à 50% de recherche et 50% de logistique et maintenance de la station. Le midi, chacun mange rapidement. A la fin de la journée, nous faisons entre 2h et 2h30 de sport. A 19h00 a lieu la conférence de clôture de la journée avec les centres de contrôle. Le soir, on essaye de dîner ensemble. Mais après 19h00, c’est du temps libre. Le samedi, c’est jour de grand ménage dans la station. Enfin, le dimanche est libre, excepté les 2h00 de sport obligatoire. Ce jour-là, on dispose de 30 minutes environ de communication avec la famille. Bien sûr, il y aura des événements qui vont chambouler cet emploi du temps minuté, les arrimages de cargos, par exemple, ou les sorties extra-véhiculaires. »

 

Sorties extra-véhiculaires (EVA).

« Il est prévu d’en faire deux au début de la mission et deux à la fin. Les premières sont destinées à l’installation à tribord de batteries au pied de deux panneaux solaires sur huit, qui correspondent à autant de circuits électriques. Ce sera réalisé en partie avec l’aide du bras robotique de 17 mètres articulé dans toutes les dimensions, qui se pilote depuis l’intérieur de la station avec un joystick et des écrans de contrôle. Une autre partie est réalisée par deux hommes en scaphandre pressurisé. Je ne sais pas encore si je ferais partie des quatre, de deux ou d’aucune. Le scaphandre appartient à la Nasa, c’est elle qui a la main dessus. Nous serons choisis en fonction de nos prestations lors de l’entraînement en piscine à Houston. J’y ai obtenu une bonne note, ce qui me laisse espérer que je ferai au moins une EVA. »

 

La santé des astronautes.

« Une mission de 6 mois dans l’espace, c’est éprouvant pour le corps humain. Lorsqu’on flotte il y a beaucoup de muscles qui ne servent à rien. Sachant que l’on peut déplacer des charges de 700 kilos avec deux doigts, on ne se sert presque pas des muscles des jambes, des cuisses, des muscles du dos. Pour combattre cette perte musculaire et osseuse, il faut faire au minimum 2 heures de sport par jour. Si on ne fait pas de sport, on revient en mauvais état sur Terre. Nous disposons de deux tapis roulants, l’un du côté russe et l’autre côté américain, qui sont isolés des vibrations pour ne pas perturber les expériences en cours, d’un vélo d’appartement et d’une machine de musculation. Nous sommes par ailleurs soumis à beaucoup d’examens médicaux, à la fois pour surveiller notre santé et pour alimenter les expériences scientifiques dont les astronautes sont les cobayes. »

 

Le rangement à bord de la station.

« Cela occupe une partie de notre temps. L’avantage de l’apesanteur, c’est qu’on peut stocker de tous les côtés, mais il manque clairement un grenier. Les Japonais en ont prévu un petit dans leur module. L’ISS est donc très pleine de stocks de pièces de rechange, de nourriture, d’expériences, de vêtements. Pour ces derniers, tout est minutieusement calculé : on a le droit à 1 tee shirt par semaine, une paire de chaussette tous les 2 jours, etc.  Pour s’y retrouver, il existe une grande base de données qui recense tout ce qui est apporté à la station et où ils sont localisés. Ce qui n’empêche qu’il y a des centaines d’objets portés disparus, qu’on ne retrouve pas !

 

Sécurité.

« Ce que l’on craint le plus, à bord de la station, c’est le feu, l’accident de dépressurisation et une atmosphère toxique. Comme tout flotte, un liquide toxique peut se répandre en effet de manière incontrôlable. On dispose de masques pour s’en prévenir et pour le feu on dispose de toutes sortes d’extincteurs – à eau, poudre, mousse. Tout est prévu. Dans le spatial, on ne laisse rien au hasard. C’est un peu frustrant, rigide, mais c’est pour notre sécurité. On a à bord un petit hôpital qui permet d’effectuer les premiers soins. Le dentiste de la mission, c’est moi : j’ai appris à anesthésier une dent, à effectuer quelques gestes de soins. En cas d’urgence absolue, on a la possibilité de rejoindre le Soyouz qui est en permanence amarré à la station et de redescendre rapidement. En 20 minutes, on peut être à bord du Soyouz et, une fois séparés de l’ISS, il faudra environ 24 heures pour être de retour sur Terre. »

 

Science.

« Six mois à bord de la station correspondent à 300 expériences scientifiques, 80 du côté russe et 220 pour la Nasa, l’Esa, la Jaxa et l’agence spatiale canadienne. L’ESA a 50 expériences, dont 15 à 20 sont gérées par le Cnes. Actuellement, je suis en train de tester à Cologne l’expérience Mares (Muscle Atrophy Research en Exercice System), sur laquelle je vais passer beaucoup de temps, dans le module Columbus, afin d’étudier finement la musculation, notamment par des stimulations électriques des muscles de la jambe, qui fondent en orbite. Cela servira ensuite dans les modèles de vieillissement, pour les myopathies…

Une autre expérience s’intéresse à la pression crânienne et à son impact sur la vision. Environ 30% des astronautes subissent en effet, dans l’espace, une baisse d’acuité visuelle, sans que l’on comprenne bien pourquoi. La répartition des fluides, en apesanteur est plus harmonieuse : y aurait-il plus de fluides dans la boîte crânienne qui effectuerait une pression pouvant expliquer ce phénomène ? On va tester également un échographe portable pilotable à distance. C’est un médecin à terre qui effectuera l’examen. Cela pourrait être très utile dans les stations spatiales ou, sur Terre, dans des endroits éloignés de toute infrastructure.

Nous testons également des surfaces innovantes : dans la station, les virus et bactéries sont plus virulents, sans que l’on sache pourquoi. Un industriel français a développé une surface résistante aux bactéries, qui pourrait servir à terme à équiper des lieux très fréquentés comme le métro. »

 

Le ravitaillement.

« L’explosion qui a récemment détruit le pas de tir de Space X remet en question l’utilisation de ses capsules Dragon. Or il était prévu deux ravitaillements par Space X, au début et à la fin de la mission. Pour résoudre ce problème de ravitaillement, la Nasa a retardé le lancement de la capsule Cygnus d’Orbital Science. Initialement prévue pour un lancement fin septembre, celui-ci a été repoussé pour avoir le temps de rapatrier une partie de ce que la capsule de Space X devait emporter. Le véhicule japonais HTV, programmé pour décembre, emportera également une part du matériel. A bord, on a 6 mois de marge pour la nourriture, l’eau, l’oxygène. En revanche, c’est plus ennuyeux pour les expériences scientifiques qui doivent être livrées avant le début de la mission. J’avais prévu d’emmener à bord mon saxophone, mais cela aurait été au détriment d’une expérience scientifique, la place étant désormais comptée. On a donc renoncé à cet objet. »

 

L’ISS et la conquête spatiale.

« L’ISS sert à deux choses. C’est un laboratoire scientifique et une étape indispensable pour aller plus loin dans l’espace. Pour aller sur Mars, il faut pouvoir vivre 900 jours en autonomie complète. Or cela fait 15 ans qu’il y a des gens qui vivent en orbite pendant de longues périodes dans la station. On apprend ainsi beaucoup sur les problèmes liés aux séjours de longue durée dans l’espace. Mais tandis que l’on fait avancer cette route scientifique vers un espace plus lointain, on réalise aussi des activités scientifiques qui sont utiles à notre vie sur  Terre. Pour Mars, ce sera pareil. Il faut que l’exploration spatiale serve aussi à la Terre. Dans mon programme personnel, il y a des expériences sur l’homme, sur la vision notamment, qui n’intéressent que les astronautes : c’est de la science directement tourné vers l’exploration spatiale ; 25 % des expériences que je vais réaliser serviront à l’exploration spatiale et 75% aux activités terrestres. »

 

Motivation.

« Pour être astronaute, il faut en avoir sacrément envie car c’est énormément de boulot, de sacrifices. C’était mon rêve d’enfant, mais les gens ont tendance à abandonner au cours de la vie, en ce disant que c’est trop dur, etc.. Dans mon cas, cela montre qu’il est possible de réaliser ses rêves. Mais je n’y suis pas encore, c’est toujours très virtuel. Pour le moment, plus on s’approche du jour J, plus c’est chouette, plus je suis impatient. »

 

Les deux prochains mois.

« Pour l’heure, je suis à Cologne pour répéter les expériences européennes. Puis je rejoindrais la Russie jusqu’au 31 octobre. Ensuite, les deux dernières semaines se dérouleront à Baïkonour où nous serons mis en quarantaine. C’est l’étape finale, et on verra enfin notre fusée. Pour l’instant, je n’en fais pas une montagne, je n’ai pas d’appréhension. Mais lorsque je prendrai l’ascenseur pour aller s’installer en haut de la fusée, dans la capsule, c’est sûr que j’aurai la boule au ventre. C’est une expérience hors du commun qui m’attend. »

source: http://www.sciencesetavenir.fr/ – crédit photo: capture